Blade Runner 2049

 

Par où commencer… Déjà, on peut comprendre l’accueil dithyrambique de la presse US. Blade Runner 2049 est un anti blockbuster, une œuvre grave et arty. Lente, sans action ou presque, elle cherche l’épate visuelle à chaque instant. Donc, par contraste, le spectateur peut se faire facilement « avoir » par le côté imposant du film. A cet aspect se rajoutent les innombrables références au premier, plus au moins en filigrane, qui parfois sont assez malignes, voire touchantes (les extraits audio notamment, sobre, efficace). Et parfois, moins…

Joli, mais désespérément vide…

Derrière le fantôme gargantuesque de l’original, se fait jour petit à petit une coquille sans âme, presque aussi vide que le personnage principal. Et là résident deux problématiques majeures. D’un côté la faiblesse d’incarnation du cinéma de Denis Villeneuve, habile artisan, metteur en scène sans velléité d’auteur, marionnettiste qui n’a pas grand-chose à dire, poussant l’esthétique et le respect de l’œuvre originale au-dessus de tout. Une efficacité immédiate, pour peu de profondeur (dans mon cas, ses films vieillissent mal, et très vite après la séance, et celui-ci ne fait pas exception). De l’autre, l’échec du cinéma hollywoodien à se renouveler. Malgré toute la bonne volonté du monde – et on la sent presque sacrée ici, tant l’original est vénéré – les séquelles semblent répéter et jouer du coude sans jamais inventer suffisamment pour se suffire à elles-mêmes, et surtout, pour prolonger l’univers.

La manière de transformer pour mieux évoluer d’un James Cameron, semble une recette perdue dans une production cinématographique US paralysée par la peur de ne pas réaliser de profit suffisant. Cette façon d’oser le remake inversé pour Terminator, ou de changer totalement l’atmosphère et le genre tout en apportant des ajouts fondamentaux pour Aliens. Ces prises de risques créatives dans la structure même des projets, n’existent plus. Aujourd’hui on pense marques, on pense nostalgie, jusqu’à l’overdose et l’assèchement créatif.

Joi à L.A. 2049

Revenons à BR 2049, film atmosphérique de 3h, dont l’histoire pourrait être racontée sur deux fois moins de temps. Pour meubler son film « important », la plupart du temps Villeneuve confond gravité et pose, mélancolie et neurasthénie. Ne parlons même pas de « poésie »… Ses sabots sont presque aussi gros que ceux du panzer Zimmer, qui foire la bande originale dans les grandes largeurs. Un comble pour Blade Runner. Celle-ci est à l’image du projet, entre infrabasses, flonflons déchirants (oui, c’est effectivement pire que sur Inception, avec une espèce de vuvuzela électronique insupportable) et nappes sonores reprises directement du premier film, utilisées un peu n’importe comment. Du clinquant et de la nostalgie. C’est un peu triste à constater, cette « musique », ou plutôt ce sound design de bourrins, parvenant à ruiner certains moments clés.

Il y a un réel culot à revenir sur le film noir futuriste en respectant la lenteur du genre, mais cela ne saurait être une qualité en soi. Ce n’est pas juger le résultat du film, mais faire une observation sur le contexte de production. Si le réalisateur avoue ne pas avoir eu de final cut, on sent pourtant bien qu’il a eu les mains totalement libres avec ce film qui respecte si peu les conventions du blockbuster actuel. Oui ils n’ont pas dénaturé Blade Runner en le transformant en actioner bourrin. Mais qu’apporte vraiment le film de Villeneuve ?

L’intrigue reprend les thématiques, retourne les archétypes comme un gant, joue plus ou moins subtilement avec l’univers. Le rapport entre K et sa chérie holographique Joi est intéressant, comme si on avait greffé le récit du Her de Spike Jonze. Autant s’inspirer des meilleurs. D’autant que la charmante Ana de Armas amène paradoxalement un peu de chair, de sourire, de vie, à un film globalement mortifère. La conclusion de cet arc démontrera par contre cruellement la difficulté qu’a parfois le cinéma de Villeneuve pour incarner l’émotion.

Ryan déambule, c’est ce qu’on lui demande de faire pendant 90% du film, avec son habituel air stoïque. Cet acteur me donne l’impression de ne jouer que dans un contexte de comédie. Ce n’est pas forcément très grave, cela colle au rôle, néanmoins nous sommes loin du charisme d’un Rick Deckard… Et sur presque 3h, il manque quelque chose pour que l’identification fonctionne, en plus d’un scénario qui sait où aller d’une manière un peu plus directe et franche, au lieu de lancer des pistes foireuses et de bifurquer au dernier moment, laissant tomber une bonne partie du développement.

Grumpy Grandpa, au saut du lit

Rick, ou plutôt Harrison, parlons-en… Déjà je soutiens que c’est toujours une mauvaise idée de faire revenir nos héros d’antan avec 80 ans au compteur. Ceux qui se voilent la face aujourd’hui s’en rendront compte violemment dans quelques années. Je fus surpris de le voir arriver aussi tard dans le récit. L’opposition entre les deux blade runners engendre une séquence assez peu convaincante. Cette salle de dîner holographique 50’s style n’est pas une mauvaise idée en soi, l’exécution de la confrontation y prenant place est pour le moins… laborieuse.

Et donc un peu comme pour Le Réveil de la force, l’effet madeleine de Proust est recherché, jusqu’à directement incarner des images du passé… Nous y revenons, la récompense est dans la nostalgie. Le film ne se projette pas. Il tire même littéralement un trait à la fois sur un (faux) twist, et sur un embranchement scénaristique neuf, au profit de la sentimentalité liée au film original. Là où une bonne suite, comme une bonne adaptation, doivent à tout prix éviter de fétichiser, d’idolâtrer le matériau original, sous peine d’être mort-né, de tourner en boucle sur elle-même.

Villeneuve offre donc une séquence larmes à Harrison, moment émouvant seulement par rappel aux origines, une béquille de l’émotion. Émotion que Blade Runner 2049 a bien du mal à générer de lui-même.

Le personnage fascinant de la créatrice de souvenirs, parvient le temps d’une séquence suspendue à procurer un tant soit peu de mystère et de cœur. Malheureusement de manière assez courte. Avec Joi, ce sont les seuls moments où le film paraît un peu vivant. Le reste du temps il joue sur une fascination cinétique entretenue avec grâce par Roger Deakins, et avec dissonance par Hans Zimmer… Certains décors sont un plaisir à parcourir, notamment l’immeuble de Wallace littéralement sculpté par la lumière. Villeneuve le sait et n’hésite pas à s’appesantir dessus. On parle des décors en dur, car les vues d’ensemble de la ville sont inexplicablement éteintes, comparé à la minutie, aux détails, aux lumières et aux flammes du film original. L’effet de sidération n’est plus là. La ville est trop propre, et morte. En 1982, Blade Runner apportait un futur crédible, nocturne, foisonnant et sale. Opposé à la fantaisie Star Wars. Cohérent et crédible. En 2017 on parcourt un décor de cinéma joliment éclairé. Mais mort. Les nouveautés sont appréciables. Les teintes orangées de la zone (pas vraiment ?) radioactive, pourquoi pas. Mais que sont censées représenter ces nombreuses statues féminines géantes, parmi lesquelles déambule Ryan ? On croit alors davantage à une fantaisie du chef déco qu’à un univers réellement cohérent… (j’ai appris plus tard que c’était Las Vegas; ça fait sens : de la gratuité show off à l’américaine, contre la minutie de la reconstitution d’un monde signifiant d’une sensibilité plus européenne dans l’original)

2B or not 2B ?

Les personnages féminins font plus d’effet que les deux leads masculins (on rajoutera aux deux évoquées, l’androïde impitoyable interprété par Sylvia Hoeks, qui finit cependant un peu trop en Terminator sans subtilité). Jared Leto est dans son trip perso sur deux séquences, autant ne pas en parler. Nos mirettes se régalent grâce au chef op d’exception, sans réellement voyager avec le film. Au final, on accroche à l’histoire de Blade Runner 2049, qui tient la (longue) route, malgré son trip passéiste. Si l’on suit les pérégrinations de K sans trop d’ennui, un second visionnage risque d’être trèèès difficile. A cause des incohérences et des choix narratifs discutables de la deuxième partie; un choix délibéré pour ménager discrètement de la place pour une autre suite ? Le film manque de la simplicité, de la limpidité de l’original. L’efficacité des grandes œuvres naît de leur évidence. Avec BR 2049, comme trop souvent de nos jours rempli d’intentions diverses et parfois contradictoires, le poids du cahier des charges et de la mission du réalisateur à prendre la relève d’un mythe semble plus important que l’histoire du film.

L’esprit de l’œuvre de Ridley Scott n’a pas été bafoué, mais au contraire tellement sanctifié que le spectateur se balade davantage dans un musée que dans une nouvelle incarnation, une prolongation de l’œuvre originale. Est-ce vraiment mieux ? Peut-on encore longtemps se contenter de se nourrir de nostalgie ? Vu l’accueil général du film, tourner en rond n’a pas (encore) l’air de déranger grand-monde.

Comme souvent chez Villeneuve, le film provoque un effet immédiat, mais que reste-t-il au final, à part ce sentiment de vide, de fausse complexité qui semblent annihiler les quelques bonnes idées, et la splendeur visuelle assez stérile d’un film qui ne comprend pas vraiment son sujet ?

 

Rating: ★★★★★★★☆☆☆ 

 pour le plaisir immédiat

Rating: ★★★★★★☆☆☆☆ 

 à froid

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4 Commentaires

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Pas encore vu mais du coup c’est quand même pas si mal. Tu n’est pas le premier à parler de la bonde son complètement ratée. Je suis quand même déçu de tous ces reboot/remake. Ghost in the shell, taotall recall, blade runner….. il y aurait tellement de bons livres de SF à adapter au cinéma…
Cela dit j’attends sa prochaine diffusion dans le cinema d’en face à la fin de ce mois pour me faire une idée. J’essayerai d’y aller quand je serai pas trop fatigué du coup.
De lui, je n’ai vu que Prisoners et Arrival. Le premier j’en garde un bon souvenir le deuxième, pas grand chose et des grosses longueurs. Et je suis assez d’accord avec toi, pour les deux j’aurai du mal à y retourner…

Reboot de cinéchange en marche. Je vais trouver le temps de faire un billet sur Nier Automata. (en plus derf vient de l’acheter mais joue à FFVIII !! ^^).

Comment by feilong74 on 8 octobre 2017 20:26


Oui c’est mieux que les films que tu cites. Déjà c’est pas un remake, même déguisé (comme Star Wars 7, et sans doute celui à venir). Il y a une vraie proposition, et tu fais bien d’aller vérifier sur grand écran. Au moins pour la photo, et la partie sur K et Joi (même s’ils ont lourdement pioché dans Her de Spike Jonze).

La SF la plupart du temps ça nécessite du budget. Et les studios hollywoodiens, depuis maintenant 15 ou 20 ans, ne raisonnent que sur les « marques » et la nostalgie. J’ai hâte que cette mode s’arrête, c’est stérile de refaire toujours la même chose, et à force ils risquent de nous dégoûter des films qu’on a aimé.
Il y a parfois quelques exceptions, mais il faut pour cela que les rares cinéastes un peu costauds soient à la barre (Cameron, Cuaron, ou Spielberg).

Arrival j’avais bien aimé. C’était mon préféré de Villeneuve. Mais j’avais adoré la nouvelle découverte un mois avant. Aujourd’hui, comme souvent avec lui, le film vieillit pas très bien dans ma tête, et je préférerai largement relire le bouquin.

Comment by 2501 on 8 octobre 2017 20:56


J’ai bien aimé Her. En même temps Joakin Phoenix… Cet acteur j’espère qu’il va pas se végano-boboïsé (W. Allen, Andeserson, Gus Van sant, jacques audiard….). still here ^^
En tout cas clairement tu m’a donné envi de le voir sur grand écran du coup.

Arrival j’ai trouvé qu’il apporte très peu au genre en fait. J’attendais sans doute autre chose.

Comment by feilong74 on 8 octobre 2017 21:42


J’adore Her. je l’ai revu récemment et ça n’a fait que le confirmer. C’est de la SF minimaliste, qui va au bout de son sujet.
J’ai revu Blade Runner, après BR 2049. Comme Alien (et Her), ce sont des films dont l’apparente simplicité fait la force. Il y a beaucoup de symboles, des thématiques originales, des esthétiques particulières voire inédites, mais au final l’histoire n’est pas complexe. Mais elle est cohérente et elle nous touche. Les films récents cherchent à bouffer à tous les râteliers, à partir dans toutes les directions, et au final n’ont plus d’impact ni de logique. Alien Covenant était le sommet de ce grand bordel contradictoire qui finissait par nier totalement l’orignal. Dans la deuxième partie de BR 2049, plus j’y pense et plus je décèle une tonne d’incohérences. Bref…

Arrival la thématique linguistique était vraiment intéressante, mais mieux exploitée dans le bouquin. Bon c’était pas facile à adapter non plus et le résultat est correct.
Pour info, la nouvelle s’appelle L’Histoire de ta vie, dans le recueil La Tour de Babylone, par Ted Chiang.

Comment by 2501 on 8 octobre 2017 22:58

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