Godzilla

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Pardonnez cette introduction un peu cavalière, mais le moins qu’on puisse dire, c’est que ce jeune Gareth Edwards a de sacrées cojones. Après un premier essai très remarqué, réalisé à l’économie (500 000$, autant dire un budget de court), la mainmise d’Hollywood sur ce genre de talent était à craindre, l’ « usine à rêves » aseptisant, conformant, atomisant quasiment tout ce qu’elle touche depuis le début des années 2000. Avec le soutien de Warner (un studio qui a toujours eu plus d’audace que ses concurrents), Gareth Edwards ne sert pas de simple caution rassurante pour cinéphiles avides de nouvelles têtes (à idolâtrer et à châtier en l’espace de 2 films). Le bonhomme possède un point de vue, et une esthétique, (autant dire l’essentiel pour réussir dans ce métier), et il entend bien les imposer dans son deuxième film à 200 millions de dollars !

Monsters et District 9 ont émergé conjointement comme les petits miracles de génies des effets spéciaux, nouvelle génération de cinéastes exploitant à bon escient une technologie devenue abordable. Mais la hype d’un Neil Bloomkanp s’est dégonflée brutalement, recyclant pauvrement les atouts de son premier coup d’éclat. Si lui confier une icône du cinéma de genre – le catégorisant en spécialiste du film de monstres de manière un peu prématurée – pouvait inquiéter, Edwards a l’intelligence de prolonger et d’enrichir les promesses d’un premier film minimaliste. Garder le cap de la peinture du chaos à hauteur d’hommes lui importe plus que le fun de la destruction inconséquente. Avec Spielberg en héritage et le respect total du matériau original, ce nouveau Godzilla s’impose comme un spectacle hors normes. Un film qui ne va pas plaire à tout le monde, et c’est plutôt bon signe.

 

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Fans de Transformers et de Pacific Rim, fuyez (pauvres fous). Si votre appétence se dirige davantage vers des drames au point de vue humain solidement ancré, avec en contexte des visions de fin du monde, et de la bonne action à l’impact décuplé par sa présence mesurée, alors vous serez à la bonne adresse. Celle des blockbusters qui se souciaient au moins autant de leurs personnages que de leurs SFX. Edwards ne s’est jamais caché de l’influence de Spielberg et elle se déploie ici avec maîtrise. Le focus initial sur le trauma familial est classique mais crédible. Et si les personnages ne nous feront jamais verser une petite larme, révélant de plus en plus au fur et à mesure du récit leur utilité « fil rouge », jamais ils ne seront agaçants au point de nous faire sortir du film, ou de nous ennuyer. Leurs motivations restent crédibles, et permettent les allers retours entre la démesure chaotique et leur sort tragique. On reste dans du kaiju eiga, c’est bien le maximum que l’on puisse demander à leur niveau de fourmis. Contrairement à La Guerre des mondes (auquel on pense beaucoup), dont l’humain est le cœur, c’est quand même le gros Casimir nippon qui nous intéresse en premier lieu. Certains aspects de la caractérisation sont néanmoins perfectibles. En premier lieu un personnage principal trop lisse, comparativement à son père incarné par un Bryan Cranston on fire. Kick-Ass s’est concentré sur la gonflette plutôt que sur son expressivité…

On pourra de toute façon toujours trouver la p’tite bête pendant qu’on attend les grosses. Même le très apprécié Cloverfield brillait encore moins sur l’aspect humain, avec son « Il Faut sauver ma girlfiend Ryan » complètement à l’ouest. Mais le respect est là, et fonctionne à plein régime, qu’on connaisse ou pas la franchise. Respect de motivations et de relations réalistes, respect de l’œuvre originale, respect des attentes du spectateur, enfin, peut-être à un détail près…

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Edwards s’impose comme le cinéaste des champs de ruines. Les tableaux du chaos composés tout au long du film, comme dans son précédent, sidèrent et amplifient le ton dramatique et on ne peut plus sérieux (ça plaisante pas des masses) déjà présent dans une direction d’acteurs au cordeau. Jusqu’à un final littéralement dantesque. Ce Godzilla n’apparaît pas pour autant comme du divertissement post-Nolan. Gareth Edwards est un cinéaste d’atmosphère là où le papa de Dark Knight rationnalise à outrance. Surtout, il ne cache jamais derrière des oripeaux réalistes d’une fausse respectabilité, il prend son sujet à bras-le-corps dans toute sa composante fantaisiste. Son Godzilla ne sera pas fun et rigolo, certes – se calquant davantage sur l’original de 54 que sur ses innombrables suites – il restera cependant cette créature fantastique, et toutes ses caractéristiques principales seront conservées. Et même au-delà. La déférence est telle que ce reboot US en fait littéralement un Dieu, une force de la nature, incontrôlable et inarrêtable. Comme face à une catastrophe naturelle (terrifiantes illustrations post-Katrina/Fukushima), l’homme ne peut absolument rien (on échappe à l’enfilade de scènes militaristes et bellicistes habituelles du cinoche yankee). Impuissant il assiste au déroulement inéluctable de cette apocalypse dont il est la cause.

Godzilla nous place donc à hauteur d’hommes, dans une position de spectateurs captifs. Leitmotiv puissant quand il s’agit de faire monter la pression, avant l’apparition des monstres, avant leurs affrontements dantesques. Les différents crescendos fonctionnent à plein régime, et les idées de mise en scène pour nous dévoiler progressivement la démesure de la menace foisonnent, pour le plus grands plaisir de nos mirettes écarquillées. Néanmoins la fascination de Gareth Edwards pour l’« aftermath » va de pair avec une frustration légitime. Et cette frustration, nécessaire pour amplifier le désir, et le plaisir, c’est bien connu, est aussi délicate à manier que les produits radioactifs dont se baffrent les méchantes bestioles. Le cinéaste tease pendant une bonne heure, captivante, s’attarde en premier lieu sur l’apparition des MUTO, ces créatures nés de la folie démiurge des hommes, avant de retarder à de multiples reprises, d’une l’apparition du Roi des monstres, de deux les affrontements avec ses congénères. Sur ce dernier point, pas moins de trois ellipses nous empêcheront de profiter de ce que la majorité des spectateurs attendent. Les premières sont amusantes, la dernière joue trop avec nos nerfs pour ne pas tiquer, un peu. Au final ce Godzilla 2014 en offrira pour notre argent, comme on dit, largement, mais l’attente sera trop longue pour une bonne frange des spectateurs contemporains.

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A l’heure des films toujours plus bourrins et blindés d’effets et d’action, mais aussi toujours plus cons, on va reprocher au centuple à Edwards d’avoir teasé une fois de trop sa grosse attraction. Il se coupera de l’affection d’un grand public préférant se gaver plutôt que de regarder et ressentir. Car s’il y a une chose sur laquelle ce jeune cinéaste impressionne, c’est bien sa maîtrise de la mise en scène et du point de vue, produisant des scènes d’une puissance rare, voire inédite, quand on croyait avoir tout vu en matière de destruction massive.

Ni machine à billets hollywoodienne habituelle, ni prototype outrancier comme Speed Racer, ou intimiste comme Gravity, Godzilla 2014 vient se placer dans une tradition qui l’honore (et qu’il honore, aussi). Gareth Edwards livre un film hommage de la manière la plus noble qui soit, imprimant de sa grosse patte destructrice et élégante le moribond paysage hollywoodien contemporain. Pour un deuxième film ( !), on ne pouvait rêver plus flamboyante confirmation.

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Rating: ★★★★★★★★☆☆ 

 

 

 

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25 Commentaires

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Eh bien, à ce point ?
Du coup là, je pense que c’est ma prochaine sortie cinéma ! Pas vraiment fan du thème, ni des premiers films, le fait d’avoir une revisite complète, par le réalisteur de Monsters (qui confirme donc) je suis curieux.

Comment by feilong74 on 18 mai 2014 18:26


Revu ce matin. Et oui je confirme.

Attention, ça reste du film de monstres, avec les poncifs du film catastrophe. Faut pas en attendre beaucoup plus.
C’est évidemment plus réussi dans la forme que sur le fond (qui est avant tout respectueux et sincère).

Mais tu retrouveras clairement le style du cinéaste de Monsters, sur lequel il va falloir compter.

Comment by 2501 on 18 mai 2014 19:25


ya pas que les affiches qui claquent alors :)

rattrapage monsters puis godzilla ensuite…

troll de p’tit con : roland aussi se référait à spielberg :D

Comment by derf on 19 mai 2014 10:28


la 2D suffit ?

Comment by derf on 19 mai 2014 10:47


La 2D suffit.

Les teasers/trailers annonçaient quand même bien la couleur. Mais si vous y avez échappé, tant mieux.

Roland se référait à Spielberg… Spielberg de Hook et de Terra Nova alors (oui 15 ans avant, c’est un visionnaire de la bouse ^^).
Trêve de troll, oui, son espèce de monstre opportunément nommé Godzilla se référait davantage à Jurassik Park qu’au Roi des monstres nippon.

A ce titre je ne saurai trop vous conseiller le « Godzillathon » sur youtube, où un spécialiste revient sur chaque épisode en 2 ou 3 minutes. Best-of et rigolade assurée, entre 2 tâches de taf harassantes.

http://www.youtube.com/watch?v=Avc4AS3AvcA&list=PLAAD30B9523D89FAA

D’ailleurs, matez la vidéo sur le Godzilla US de tonton Roland, qu’il ne considère à juste titre pas comme un Godzilla, mais sur lequel il finit par passer du temps. ^^

Comment by 2501 on 19 mai 2014 12:48


D’ailleurs, j’avais pas réagi, mais feilong, quand tu dis que t’es pas vraiment fan des « premiers » films… Est-ce que t’en as vu un en entier ?
A part la bouse US de 98 je veux dire. On était ensemble pour cette merde (qui ne compte pas vraiment…) ^^

Comment by 2501 on 20 mai 2014 8:36


J’ai vu des extraits, des séquences des premiers japonais, notamment une avec toi il me semble (t’avais un coffret). Suffisant pour ne « pas être fan du genre » et d’avoir une bonne idée de ce que c’est.
Par exemple, je suis pas fan de sentai…mais je vois très bien ce que c’est et, je ne suis pas fan du genre.
Bref, je vois pas en quoi la précision est importante.

Comment by feilong74 on 20 mai 2014 18:39


Bah c’est juste cocasse que 99,9% des spectateurs de ce Godzilla n’a(ura) pas vu un seul Godzilla japonais.
La puissance de la marque. Tout le monde connaît, personne ne l’a vraiment vu. Comme le yéti. ^^

Après oui t’as vu des extraits comme tout le monde. Mais c’est pas, par exemple, parce que tu n’as vu qu’une scène de destruction que tu sais ce qu’est un film catastrophe. Je persiste, faut au moins en avoir vu un en entier pour savoir ce que c’est. Sur la durée, la structure, les stéréotypes, etc. Sur le fond, pour le premier (qui est un vrai bon film, dramatique, pas farfelu du tout). Mais c’est pas grave hein. C’est pas une lacune. Faut juste pas avoir de dédain alors que t’as jamais vraiment plongé dedans (excuse-moi mais la comparaison avec le sentai, genre typiquement reconnu comme ridicule, va dans ce sens).
Bref, c’est juste une mauvaise expression. Sans doute. Quand je dis que je suis pas fan d’un genre, c’est que j’y ai accordé un minimum d’attention pour en arriver à cette conclusion…

Au-delà de ça, avoir vu le premier film de 1954, et savoir ce qu’il représente pour les japonais, ajoute forcément un plaisir supplémentaire à la découverte de ce Godzilla 2014, qui est vraiment un hommage. C’est un plaisir de cinéphile hein, que tu connais aussi, une sorte de valeur ajoutée, jamais une obligation, et aucunement un snobisme de spécialiste. D’ailleurs je n’en ai vu quoi, que 6 ? 7 ? sur les 30. Et ça m’a amusé, gentiment. Mais j’en abuse pas, et je défends pas ça à corps et à cris. Tu vois, moi aussi je ne suis pas « fan de ce genre ». ;)

Comment by 2501 on 21 mai 2014 0:19


j’en ai pas vu un en entier et j’avoue que j’ai pas trop la motive….mais quand tu parles de ce que ça represente pour les japonais, tu parles du « trauma post-nucleaire-gratuit-dans-ta-gueule-que-quand-même-fallait-bien-tester-notre-nouveau-jouet- » ou ya autre chose ?

Comment by derf on 21 mai 2014 9:36


C’est ça oui. C’est intéressant de voir comment c’est intégré dans la culture populaire. Le premier est vraiment différent de ce qui suivra, qui s’orientera très vite vers un spectacle fun et kitsch, avec une période très enfantine (voir le « Son of Godzilla » sur Godzillathon), une autre plus sombre, une autre de reprise « modernisée » dans les années 80, du gros WTF bourrin dans les années 2000 (dont le dernier en 2004 par Kitamura, le réal de Versus et Midnight Meat Train).
60 ans cette année, c’est quand même une sacrée saga. Qui, si elle n’aura pas produit de « chef-d’œuvre de l’Histoire du Cinéma » (quoique le premier est parfois considéré comme un classique), aura été importante socialement et culturellement parlant.

Comment by 2501 on 21 mai 2014 12:47


ya le complete boxset 1954-2004 où vous savez….si t’as 8 jours devant toi feilong ;)

Comment by derf on 21 mai 2014 12:51


Des séquences belles à pleurer. Monsters, que j’avais adoré, se pose définitivement comme une introduction parfaite au monde ce cinéaste. Godzilla prend le relais. Vite, la suite…

Comment by teub on 21 mai 2014 17:37


au monde « de » ce cinéaste.

Comment by teub on 21 mai 2014 17:37


Euh, oui mais non pour le coffret derf, ^^
Donc apriori teub est fan aussi !
Je vais essayer d’y aller ce soir.
MAJ : Putain j’ai qu’une diffusion 3D dans ma contré…

Comment by feilong74 on 22 mai 2014 9:26


La 3D n’est pas très utile mais pas affreuse (pas trop sombre en tous cas).

Comment by 2501 on 22 mai 2014 13:03


Moi avec mon léger daltonisme je vois toujours des couleurs horrible et baveuse en 3D.
ET ça s’accompagne toujours d’un mal de tête (95%) des cas, seul Gravity déroge à la règle.
Je vais peut être attendre une diffusion 2D pour le confort.

Comment by feilong74 on 22 mai 2014 14:03


Ils font chier d’imposer cette foutue 3D.
A Lyon on a le choix certes, mais faut se taper des horaires merdiques pour avoir la chance de voir de la 2D.

Comment by 2501 on 22 mai 2014 14:09


Même à Lyon c’est galère ? Nous c’est souvent après 3 semaines d’exploitation que la 2D apparait à des heures merdiques. Plains toi pas ;)

Comment by feilong74 on 22 mai 2014 14:32


surtout que c’est un peu con, ya une forte demande sur la 2D et bcp de gens râlent quand c’est en 3D et qu’ils ne le savaient pas….en tout cas nous on fait souvent les 2 sur la même semaine

Comment by derf on 23 mai 2014 14:49


Vache à lait. Mais avec des lunettes quoi.
Domage que ton ciné soit trop loin…

Comment by feilong74 on 23 mai 2014 18:21


vu godzilla final wars, du grand nimp :D et comme versus, trop long…mais j’ai bien ri, surtout le p’tit troll gentil vis à vis d’emmerich :)

vu monsters aussi, très bon…bon la fin est un peu trop ostentatoirement bisounours (et pourtant suis en mode bisou-bisou-bisounours en ce moment mais là c’est un poil too much) mais trèèèès bon quand même

je reviens si j’arrive à me caler ce godzilla

Comment by derf on 24 mai 2014 15:54


J’ai vu le film hier.
La mise en scène est vraiment jouissive. Incroyable ce talent, réussir à imposer comme cela un nouvel angle sur un genre dont on pourrait croire que « tout à été fait ». Visuellement claque donc, aussi un bel hommage, même pour les fiilms japonais je pense.
par contre le reste, scénario, jeu d’acteur….
A bientôt sur Star Wars donc Edwards ^^

Comment by feilong74 on 25 mai 2014 11:33


bon alors moi je vais pas revenir sur tout ce qui a été dit (la puissance des plans, la fidélité à l’esprit original tout ça j’suis bien d’accord).

Par contre j’avais essayé de le mater en proj priv à un moment où on avait des soucis de projecteur, donc je n’avais pu en voir qu’une heure en 3D.

Là j’ai vu le film en entier chez moi….et j’suis bien content ! Parce qu’en 3D c’est bien simple : ON NE VOIT RIEN !!! (et 3D active hein !)

Comment by derf on 1 septembre 2014 12:01


J’avais pas tenté le diable (de la 3D) sur celui-là.
J’viens de la voir une 3ème fois, ça commence à faire beaucoup. ^^ J’attends la suite maintenant.

C’est étonnant, mais je serai presque tenté de faire un (petit) papier sur le dernier Marvel, fort sympathique (et même pas seulement comparé à leurs merdes habituelles).

Comment by 2501 on 1 septembre 2014 16:44


Derf la 3D moi j’évite maintenant. Ça me fait des maux de tête à la sortie. . Je trouve que ça bave toujours en troisième champs, et quand ça commence à bouger c’est l’horreur.

Content de voir que tu as apprécié car j’ai passé un agréable moment également devant les gardiens de la Galaxy.
C’est frais, décalé, bien réalisé, ça se prend pas trop au sérieux, un vrai bon divertissement avec une bande son du tonner rien que pour notre génération. A croire qu’il est fait pour nous celui là !

Comment by feilong74 on 1 septembre 2014 21:07

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