La Vie d’Adèle

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Consécration pour Abdellatif Kechiche, la Vie d‘Adèle a fait couler beaucoup d’encre, peut-être plus pour la polémique (conflit avec l’équipe technique hier, une des actrices aujourd’hui) que pour sa qualité cinématographique. Derrière ce brouhaha de promo et de dommages collatéraux, on entend encore le son de la déflagration festivalière printanière, de cette unanimité extatique autour d’une œuvre, mais aussi de ses deux actrices principales. Il est temps de vérifier sur pièce si Spielberg, sa team, et la cohorte de journalistes béats, ont touché du doigt un soleil cinématographique, ou juste bavé sur la lune de deux starlettes (ce qui est fréquent à Cannes, le doute est permis).

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Il fallait lire les papiers enflammés au lendemain de la projection du film à Cannes pour se rendre compte de la confusion, parfois déclarations d’amour un brin vulgos au physique d’une actrice, plus que critiques réfléchies d’un film. Oui il y a des scènes de sexe lesbien, très crues et longues pour du cinéma traditionnel, mais le film ne saurait être réduit à ces 10 minutes. La Vie d’Adèle a connu un accueil exceptionnel, comme on n’en avait pas vu depuis longtemps dans un festival qui a pourtant l’habitude d’en faire des kilotonnes sur pas grand-chose. Alors, cette Adèle, est-ce trois fois rien ? Oui et non. C’est déjà trois fois une heure, donc on la sent passer la miss. On sait que le cinéma de Kechiche joue sur la durée, volontairement, abusivement, consciencieusement, pour en tirer une quintessence de réalité. Presque chaque séquence y est étirée plus que de raison, là est sa principale marque de fabrique. Ecrin tyrannique et idéal pour un acteur (métier un peu maso de toute façon), il permet en effet de petits miracles, des fulgurances de direction d’acteurs qu’on voit rarement ailleurs. Malheureusement au détriment du tout, du film dans son ensemble.

Enfermé dans son système, Kechiche en vient à négliger des fondamentaux. Le quasi bannissement de toute bande originale (allez hop, juste un discret morceau pour conclure, c’est la sonnerie, vous pouvez sortir !). Même pas contrebalancée par l’utilisation trop parcimonieuse d’une musique diégétique (parfois brillante, comme ces percussions venues d’ailleurs pour marquer la rencontre et le coup de foudre). La négation de l’échelle des plans : un film à 90% en gros plans, sur trois heures, pour se « rapprocher de l’humain, de ses émotions », si ça c’est pas un artifice balourd. Enfin, la perte de toute ambition de montage hors scène, et donc de tout rythme dramaturgique global. Certes il s’agit ici de « la vie » d’un personnage, dont on peut arguer le caractère fluctuant, chaotique. Le procédé est facile, et surtout il lasse, laissant plus d’une fois un spectateur captif de la scène vagabonder mentalement sur celles ne lui plaisent pas (et comme elles font toutes entre 5 et 15 minutes, on peut partir loin, très loin…). J’aime être porté par une œuvre, une vision, être sous l’emprise, quasiment sous l’hypnose du film. La Vie d’Adèle nous transporte puis nous abandonne, longtemps, et pas forcément pour réfléchir, pour contempler, ou prendre un recul nécessaire à l’exigence de ce que nous voyons (non, plutôt pour faire notre liste de courses : huîtres, spaghettis, vin…).

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La Vie d’Adèle refuse donc une bonne partie de la grammaire filmique habituelle. Pourquoi pas, un peu de changement dans notre bon vieux cinéma ne peut pas faire de mal…  sauf que ce système rompt à intervalles réguliers toute immersion ou identification. Si l’on découpait froidement le film on retiendrait 30 minutes intenses et remarquables pour quasiment 2h30 de lieux communs, de banalités, de longueurs, et de préliminaires pas forcément nécessaires. C’est simple, on a l’impression que les choix n’ont pas été fait, la sensation d’assister à de longues captations plus qu’à une mise en scène cinématographique, captations toutes entières dévolues aux performances des actrices. C’était à craindre suite à la récompense qui leur a aussi été attribuée. Le spectateur se retrouve ainsi devant un « ours », comme on dit dans le métier, un premier montage mal dégrossi. Trop long, hasardeux, pas rythmé, cette ébauche donne une première vue globale de la continuité d’un film (qui doit être très largement transformée dans de multiples versions). Pas de générique de début, pas de titre, à peine ont-ils ajouté la mention de la Palme d’or (faut pas déconner, first things first), et un générique final dans la première typo venue (oui, paraît qu’il y avait une équipe avec le réalisateur et les actrices, mais bon, who cares, c’est bien parce qu’on est légalement obligé de le faire), on est vraiment devant le service minimum.

Que produit donc de si exceptionnel ce curieux « brouillon » sur certains spectateurs ? L’illusion de la vie ? Cette fameuse réalité recréée de toute pièce, si authentique, plus vraie que vraie, qu’elle nous arracherait toutes les larmes de notre corps ? Est-ce si inédit ? Ou peut-être une identification telle qu’on en vient à assimiler une performance d’actrice à la qualité d’un film dans son entier. Car oui s’il y a un point assez remarquable dans ce film c’est l’actrice Adèle Exarchopoulos, toute entière livrée à son personnage.

Incarnation entre sensualité et douleur, palpables pendant 3 heures, la petite s’est donnée, c’est certain. Son interprétation n’est pour autant pas irréprochable. C’est l’ambitieuse mainmise du directeur d’acteur Kechiche qui est omniprésente, cette force omnisciente que l’on sent derrière chaque scène, ce regard insistant sur ce frêle personnage, parfois sadique, parfois complaisant, parfois bienveillant, dans la grâce d’un plan d’un regard ou d’un geste, aussi, heureusement. On scrute, on arrache des moments de vie. Cela semble parfois un peu laborieux. Que dire du personnage d’Emma, intéressant à l’évidence bien moins le réalisateur (et Léa Seydoux égale à elle-même, « trop Sartre » quoi tu vois, tour à tour maniérée, transparente, agaçante). Cette magnétique amante dont on ne sentira jamais l’amour. Cette femme expérimentée qui est totalement dominée par la fiévreuse petite Adèle dans les scènes de sexe. Cette même Adèle, crédible et touchante en lycéenne découvrant l’amour, ensuite effacée et peu convaincante dans sa vie d’institutrice, entre cours soporifiques et crise de larmes monstres.

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Quand on constate facilement contradictions et déséquilibres dans ce qui devait être l’atout du film, on ressent alors la toute puissance d’un auteur, et l’absence d’un véritable travail d’équipe hors actrices – pantins parfois sublimes manipulés jusqu’à l’outrance (ça chiale et ça morve par litres entiers, réaliste ? hmmm…). Jusqu’à une forme d’impudeur un peu ridicule, de maniérisme du réalisme virant au grotesque.

On ne s’appesantira pas sur un scénario simpliste, lui aussi relégué au second plan, avec de belles idées, comme la thématique de la transmission (récurrente chez Kechiche), mais à peine de quoi nourrir un film de 90 minutes. Ces 3 heures ne sont justifiées que par la volonté d’un auteur de nous plonger « sans artifices » dans la vie d’Adèle, film qui aurait pu en faire 2 comme 14. L’art est affaire de choix (et pas seulement celui de ne pas couper pendant 5 minutes quand un personnage a la morve au nez). Ce film donne la curieuse impression de ne pas en avoir fait assez. Au final, malgré d’intenses moments on finit comme Adèle dans la dernière scène : un peu perdu dans ce fatras d’émotions mal agencées, on n’a qu’une envie, sortir et prendre l’air. Retrouver notre réalité.

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16 Commentaires

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Vous êtes où ? Votre connexion est tombée ? Vous faites la gréve des écrans ?
J’ai enfin vu le film. Je l’ai coupé en 2x 1h30. C’est peut être pour cela que c’est mieux passé.

Je trouve le billet un peu dur, j’avais rarement vu un film qui laisse autant les sentiments à l’état brut. C’est palpable. La fraicheur et l’interprétation d’Adèle est tellement brut que franchement, ça ne laisse pas indifférent. Il n’y pas que l’histoire d’amour mais aussi le passage à la vie d’adulte, la découverte du soi, ses enjeux, ses compromis et ses sacrifices. Le choc des classes sociales aussi. Tout cela sonne tellement juste que finalement le scénario de l’histoire d’amour / de sexe lesbien qui tient sur deux lignes on l’oublie carrément. On aurait eu une histoire sur un couple hétéro, je pense que le film aurait eu la même force, sincèrement. C’est le sentiment qui vient des tripes. Honnêtement j’avais rarement ressentit cela au cinéma. Donc oui j’ai beaucoup aimé le film.

Comment by feilong74 on 5 mars 2014 13:34


Eh ben, on se met à kiffer les prods nationales maintenant ? ^^
Bien, t’as tout un panel pratiquement jamais abordé ici dont tu pourras nous parler. Enfin, le dernier Danyboon tu peux nous l’épargner merci. :P

Je maintiens tout ce que j’ai dit, le film n’a pas bien vieilli après le visionnage. Ce que les gens trouvent naturel (et apparemment ce que tu trouves naturel) j’y vois une intensification excessive et finalement anti-réaliste. Alors oui c’est aussi ça le cinéma, transformer le réel, le transcender. Sauf qu’ici le réal semble être l’apôtre de la réalité alors qu’il met les curseurs à fond sur les émotions et l’interprétation, pendant qu’il se fout du reste (je maintiens là aussi : la réal qui fait durer pour faire vrai, gros plans pendant 3h et quasiment pas de musique, c’est pour moi anti cinématographique au possible). Il arrive à créer de bons moments entre les deux actrices, mais ça tient du happening momentané. Il est tellement focalisé sur sa direction d’acteurs qu’on dirait un exercice poussé à l’extrême. Je dirai même plus : il est tellement concentré sur Adèle que la Seydoux paraît bien fade à côté (c’est pas seulement parce que je l’aime pas, c’est évident qu’on ne voit que l’autre, et que le personnage d’Emma est sacrifié).

Et une scène comme celle du café à la fin, j’adhère pas une seconde. A ce qui s’y passe comme à la manière de l’interpréter. C’est tellement outré que ça me sort du film, je trouve ça limite ridicule. Morve au nez main sur la chatte, j’ai cru qu’elle allait nous sortir un gode devant les clients. ^^

Sur la structure et la durée, je pense que Kechiche s’est trompé de format. Ça passerait bien mieux en mini série de 4×42 minutes.

Sinon, convaincu par la fin ?
Là aussi, ça m’a laissé perplexe.

Comment by 2501 on 5 mars 2014 18:03


Pour la fin je te l’accorde, je suis un peu resté songeur. Mais au final, le scnario on s’en fout depuis le début et c’est ça qui reste, l’essai n’est pas là en fait.
Ben tu vois moi, la scène du bar, mise à part un plan d’ensemble mal placé qui rend la scène un peu surréaliste, le reste est bon, morve au nez et gode dans la chatte compris ^^
Ça m’a transporté.

Comment by feilong74 on 5 mars 2014 18:33


 » Le choc des classes sociales » par Kechiche….rien que ça c’est plus drole que supercondriaque…. » Le choc des classes sociales » par Kechiche, aller au macdo pour prendre une salade, aller aux putes juste pour discuter, se faire sodomiser amicalement….je tripe sur les paradoxes en ce moment.

Sur le thème de l’ORTF j’ai vu Dallas buyers club aussi. Enormes numeros d’acteurs, angle choisi assez naze,encore le syndrome american history x ?

Et que dire sur supercondriaque ?….30 millions de budget, 7 millions de salaire pour Boon, pas une seule vanne drole dans la bande annonce, 200 personnes par séance (c’est beaucoup chez moi), des gens ravis, 35 mots de vocabulaire en moyenne, 50 % du paquet de m&m’s par terre (et bien écrasés tant qu’à faire)…une petite phrase balancée à la Desproges pour choquer (un peu) mes collègues….Bref c’était génial. Reprise dans 2 semaines, pour profiter du bouche à oreille…

Comment by derf on 6 mars 2014 9:13


des infos sur patéma ? on l’a passé en avant première mais j’ai pas pu le voir. Le truc m’intrigue et je trouve l’a&ffiche très belle

Comment by derf on 6 mars 2014 9:53


Les classes sociales chez Kechiche, je ris aussi, mais je voulais pas trop charger la barque. Spaghettis VS huîtres, EAT !

Dallas Buyers Club ça passe assez bien (un p’tit 7 indulgent), malgré les arrangements avec la réalité (l’AZT diabolisé alors qu’il fait parti du cocktail tri-thérapique, Woodrof homophobe alors qu’il était bi). Enfin, ça se regarde surtout pour Matthew, dont le revirement de carrière est absolument dingue. On le savait depuis La Défense Lincoln il y a 2 ou 3 ans, mais là, le bonhomme enchaine du lourd, et l’Oscar vient paradoxalement récompenser l’une de ses performances les plus soft (la perf à statuette quoi, mais ça souligne globalement l’émergence d’un putain de poids lourd).

Pendant ce temps, à la télévision, il scotche tout le monde dans True Detective, qui lui donne un rôle en or et une marge de manœuvre hallucinante. Personnage d’enquêteur trouble et ambigu, triple chronologie donc évolution physique et psychologique, dialogues au p’tits oignons et scènes d’action WTF, c’est un tapis rouge pour un mec dont on va forcément devoir apprendre à prononcer correctement le nom. Matthew McConaughey. Fuck. Si on m’avait dit ça y’a 10 ans…

PS : si vous avez pas compris >> il faut voir True Detective, LA série de la saison 2013-2014.
(en plus c’est court, 8 épisodes, et ça se termine ce week-end)

(PS2 : y’a du nichon et du plan-séquence de malade)

Comment by 2501 on 6 mars 2014 10:08


putain et en plus il était bi ! ça confirme tout ce que je pense de l’angle choisi…

Comment by derf on 6 mars 2014 11:38


tu m’as donné envie avec ta serie, en plus ça faisait longtemps

Comment by derf on 6 mars 2014 11:39


Alors Patema je l’ai zappé au dernier festival d’Annecy. J’avais vu plein d’extraits (dispo sur youtube) qui ne m’avait pas donné envie plus que ça (on aurait dit un OAV plus qu’un film), donc il était en priorité basse. Content malgré tout qu’il bénéficie d’une sortie.

Mais j’attends surtout celui-là :

http://www.youtube.com/watch?v=KaUhdxO57J8

Par Production IG, studio d’Oshii.
Un p’tit côté Tombeau des lucioles…

J’ai comme l’impression qu’on soignait quand même davantage le character design dans les années 90, m’enfin bon, on verra bien…

Comment by 2501 on 6 mars 2014 11:52


Le choc des classes sociales » par Kechiche
Spaghettis VS huîtres, EAT !

Vous êtes sans pitié avec ma mièvre sensibilité actuelle.
Ouai forcément, vu comme ça, mon argument est mal choisi, le terme choc des classes est très maladroit.
Mais pour un couple, ces petits riens, ces petites différences, surtout à cette âge de post adolescence, est assez bien traité aussi je trouve et encore une fois très réaliste.
En tout cas ça m’a rappeler personnellement beaucoup de chose (cette différence de classe mais aussi le milieu cultureux) .
Cette finesse dans ce propos en tout cas ne m’a pas laissé indifférent.

Sinon, True Detective je stock en ce moment, je sais que c’est de la tuerie.
Mais je suis sur Banshee en ce moment, toujours dans la finesse.

Je note ce giovanni’s island.

Comment by feilong74 on 6 mars 2014 13:05

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