Gravity

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Le formatage du cinéma de divertissement n’a cessé de s’accentuer ses dernières années, et de lasser tout cinéphile digne de ce nom. Mais Hollywood, même dans ces pires moments – gangrené par la course au profit des recettes prémâchées et du recyclage –  possède toujours des cartes gagnantes pour relancer la machine à rêves. Des cinéastes persévérants, passionnés, au caractère de chien ou à l’aura supérieur à la moyenne, qui savent à la fois allier innovation et ouverture au public, et une force de conviction permettant de passer outre les pièges d’une industrie conformiste. Comme un bienveillant virus, ces rares artistes parviennent à contaminer à la fois les décideurs et les consommateurs, afin de faire avancer leur média, leur art, de repousser ses/leurs limites. Il n’y a pas de limites à la volonté humaine, et c’est justement le message que Gravity fait passer avec la maestria des plus grands.

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Depuis quand n’avions nous pas fait l’expérience d’un film réellement inédit, à l’ambition dépassant l’imagination du public, et réussissant tout ce qu’il entreprend avec la simplicité et la maîtrise qui caractérise les plus grands créateurs ? Avatar apparaît aujourd’hui plus que jamais comme une œuvre assez faible, qui marqua davantage par l’étape essentielle apportée à la démocratisation de la 3D, que par ses qualités cinématographiques. D’une extrême efficacité mais trop balisé sur son déroulement, le dernier film de James Cameron, pourtant grand gourou visionnaire de l’innovation divertissante, apparaît d’une banalité encore plus flagrante après l’expérience Gravity. Pour la première fois ce bon vieux James n’arrivait pas à l’équilibre parfait de ses ambitions technologiques ET cinématographiques. Ses suites ont intérêt à corriger cette trajectoire, sous peine de paraître déjà has been à leur sortie, ce qui serait une première pour ce cinéaste de l’exploit et du dépassement. Un mexicain vient de lui couper l’herbe sous le pied, et pour une fois ce n’est pas son jardinier.

Alfonso Cuaron, adoubé par les happy few du monde entier ayant eu ce privilège de ne pas rater l’éphémère Fils de l’homme lors d’une sortie en salles sacrifiée, était attendu comme le Messie sur ce projet Gravity. Ce projet au long cours connu un développement assez chaotique, avec  notamment des changements constants de têtes d’affiche, et une sortie retardée d’un an. Pour ne rien arranger les rumeurs les plus folles vendaient le jamais vu avant même le premier tour de manivelle. Ou comment gâcher la découverte d’un film quelle que soit son ambition ou le talent du réalisateur. Dans 99% des cas. Gravity est l’exception. L’exceptionnel. Le film qui rallie profession, public et critique dans une même communion élégiaque. Le film qui supportera le buzz, la hype, toute la pression du monde. Celui qui dépasse, qui surpasse tous ses petits bruits insignifiants, là-haut, très haut. Une œuvre qui redonne foi dans le cinéma de divertissement, tout simplement. Il était temps.

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Difficile d’entrer dans le cœur du sujet sans déflorer l’expérience. Car Gravity ne se raconte pas, il se vit. Fusion parfaite de l’intime et du gigantisme, l’infiniment petit et l’infiniment grand se répondent dans la plus belle ode à la volonté humaine. Malgré un dispositif extrêmement limité, deux personnages isolés dans le grand vide intersidéral pendant presque 90 minutes, son récit se renouvelle constamment, son rythme est un bijou de mise en scène entre contemplation béate et poussées d’adrénaline, sa proposition à la fois un exploit technique et une évidence, un idéal de narration. Cuaron gère ses crescendos avec une assurance qui laisse pantois. Cette aisance est ce qui surprend le plus dans Gravity, ce développement fluide parmi ce chaos d’obstacles a priori insurmontables (à la fois pour les protagonistes, et le cinéaste). Prolongement d’Avatar et de Tintin, cette utilisation du cinéma virtuel permet ici de tourner comme s’il s’agissait d’un film d’animation dans lequel sont incrustées les performances des acteurs (souvent, seuls leurs visages sont réels). La liberté créative est infinie, il faut alors imaginer la discipline et le sang froid des réalisateurs et des chef-opérateurs pour ne pas s’y perdre (Emmanuel Lubezski, après sa collaboration avec Malick, fait encore une fois des merveilles, en pionnier de l’image moderne). Cette foi dans le cinéma et dans l’humain est intégrée au récit lui-même, espaces intérieur et extérieur se répondant sans arrêt dans la trajectoire d’une femme en conflit avec sa propre existence. Le classicisme de la progression du récit est alors transcendé.

Aucun besoin ici de verser dans la fantasy, le film pouvant même difficilement être classé dans la case science-fiction. Jamais Gravity ne poussera son récit au-delà du réel. Jamais non plus il ne s’empêchera de nous offrir le plaisir de la fiction, supplantant la réalité pour nous faire entrer dans le vraisemblable du grand spectacle. Ce numéro d’équilibriste, Cuaron s’en accommode donc apparemment sans efforts, preuve d’une maîtrise sans failles.

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Toutes les composantes sont au diapason, au firmament. A peine pourra-t-on chipoter sur un Clooney un peu trop cool quelle que soit la situation, et encore. Et… rien d’autre. L’immersion est à son paroxysme, la mise en scène enveloppante s’affranchit de toutes les règles terrestres pour coller à son sujet, à l’humain comme à son environnement fascinant et hostile. Les plans-séquences, les vues subjectives, le travail monumental sur le son, sont cette fois totalement justifiés, loin du côté parfois exploit technique de son précédent film. Avant même d’être épaté par la prouesse de réalisation, nous sommes avec les personnages, au cœur de l’histoire. Et l’émotion affleure ainsi naturellement, ce survival ultime parvenant même à transcender une banale actrice bankable comme Sandra Bullock, dans une performance déchirante et cathartique. Les symboliques liées à la survie et à la renaissance pourront paraître grossières aux plus tatillons, elles donnent toute la puissance, la beauté et la profondeur à un film qui n’est pas qu’un grand tour de manège spatial.

Ride de mise en scène sensorielle inédite autant qu’œuvre mentale et viscérale aboutie, Gravity fera date. Innovant et classique à la fois, ce film spatial place définitivement Alfonso Cuaron aux côtés des Steven Spielberg, James Cameron et Peter Jackson. Il faut maintenant qu’il confirme sur la durée. Et cette perspective, dans une période où l’on aurait facilement tendance à perdre toute foi vis-à-vis d’un cinéma de divertissement de qualité, est diablement excitante. Vers l’infini du cinéma, et au-delà. On y croit, à nouveau.

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Rating: ★★★★★★★★★★ 

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31 Commentaires

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putain interstellar…….Tarantino devient sénile c’est pas possible…

Comment by derf on 8 novembre 2014 10:53


2h50 de blabla interminable, sur-explicatif, ultra terre à terre (pour un film dans l’espace, génial ;) )…peut être 2h30 de dialogue champ contre champ sur les 2h50 de film sur une musique encombrante et sur-sur-emphatique…évitez moi ça !

Comment by derf on 8 novembre 2014 11:13


Tarantino, vaut mieux regarder ses films que l’écouter parler.
Suffit de jeter un œil sur ces tops de fin d’année…

Sinon Interstellar, j’en reviens…
Tout à fait d’accord avec toi.
Gros mélo spatio-temporel. Quand on sait que Nolan maîtrise aussi peu l’émotion que le merveilleux, pas étonnant que ça ne fonctionne pas.
Reste une mécanique de récit sophistiquée, comme d’hab chez lui, mais qui dépend beaucoup de la tolérance du spectateur…

Bref, je vais vite revoir Gravity.

Comment by 2501 on 8 novembre 2014 15:19


En parlant de Gravity, revu hier soir, c’est toujours aussi bon, même sans les lunettes !

Comment by feilong74 on 5 janvier 2015 17:35

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