La Colline aux coquelicots

Dans la série « Studio Ghibli : la relève impossible », c’est une fois de plus au tour du fiston, 6 ans après les Contes de Terremer. Le premier essai de Goro Miyazaki intriguait par sa volonté affichée de tuer le père (un parricide, c’est clair, c’est net !), puis nous avait laissé perplexe par son errance sans but et sans thématiques correctement développées. Le brouillon d’un cinéaste en devenir obligé de passer par cette étape pour se détacher d’un lourd héritage, et voler de ses propres ailes ? Pour un premier film, nous ne pouvions que lui laisser le bénéfice du doute.

La Colline aux coquelicots est tiré d’une histoire shojo, ces mangas pour filles bien portés sur le mélodrame. C’est Hayao qui se charge du scénario, alors qu’il était détaché de la fabrication de Terremer, pas un très bon signe pour le renouvellement que recherche le studio. Nous sommes dans les années 60, peu avant l’arrivée des Jeux Olympiques à Tokyo, dans une bourgade de bord de mer, à une époque où les traditions encore bien ancrées se heurtent à une modernité accélérée depuis l’après-guerre. Film familial autant qu’amourette romantique et légère, cette Colline aux coquelicots ne risque pas de marquer ceux qui attendent la fameuse magie Ghibli. Le parti-pris entièrement réaliste n’y est pas pour rien, même si le studio a livré par le passé, grâce notamment à Isao Takahata, des œuvres dénuées de tout fantastique.

Devant ce film gentillet mais un peu plat, le constat s’impose rapidement : Goro n’est pas un vrai réalisateur, juste une relève forcée. Ses interviews viennent renforcer ce sentiment. Il s’excuse presque d’être là, n’a jamais de projet au-delà du travail réalisé, et ne semble pas être emballé par ce qu’il fait (euphémisme). Terremer faisait un peu illusion avec son parricide et son récit paumé. Mais là, c’est net, l’engagement personnel n’est pas vraiment là. Il faut dire que les relations avec papa sont paraît-il des plus houleuses…

L’année dernière, Arrietty, en jolie petite friandise qui souffrait du poids du père du studio, n’arrivait jamais à complètement déployer ses effets et son récit. Mais quelques séquences bien emballées (les expéditions, le corbeau), et sa musique détonante, le sortaient un peu d’un anonymat monotone. La Colline aux coquelicots est un film du studio Ghibli, au sens strict. C’est-à-dire qu’on ressent tous les ingrédients habituels (le trait, le design, les décors, les valeurs, les couleurs), sans la mise en scène et le point de vue d’un vrai réalisateur, qui transcenderait le tout et ajouterait un relief, une âme, une magie. C’est mignon, oui. Un peu touchant si on est fleur bleue (et amateur d’amourettes tordues shojo). Peut-être envoûtant si on aime le Japon (de cette époque). Et encore. C’est mon cas et cela m’a juste permis de ne pas bailler, devant une réalisation si scolaire qu’elle ne fait appel qu’à des automatismes du studio pour relancer la vapeur (mise en avant d’un décor extra-ordinaire, courses à pied et en vélo, focus sur des machines, ici les bateaux, mais tout ça en mode mineur, presque éteint). Les séquences plus ordinaires ne contiennent pas grand-chose d’autre que l’attention maniaque habituelle aux détails du quotidien.

La Colline aux coquelicots ne fait pas passer un mauvais moment pour autant. Sa légèreté, cette nonchalance du récit, cette histoire qui se refuse longtemps au spectateur, au profit de la vie quotidienne des personnages, donnent un semblant de parenté avec la chronique familiale façon Totoro… Sauf que ce qui vient transcender le réel n’est pas le fantastique mais l’amour. Un amour qu’on peut trouver par moments, comme le dit lui-même le héros dans le film, sorti d’un mauvais mélo (et ça ce n’est pas du méta qui m’enchante !). D’où une certaine distance, et pas des meilleures. Au moins l’héroïne ne rappelle-t-elle pas systématiquement celles du padre, c’est déjà ça. Mais le matériau shojo se ressent, et le contexte du film est plus intéressant que son intrigue.

Le décor du foyer étudiant à sauver de la démolition est bien mis en valeur, et vecteur d’une intrigue presque plus intéressante que la romance qui se dessine un peu trop en pointillés. Même inconstance du côté de la musique jazzy. On est un coup emballé par ces mélodies virevoltantes, puis un peu gêné par un morceau qui n’aurait même pas sa place dans un ascenseur (et encore moins sur la séquence en question).


Un Takahata, sur le même réalisme poétique, proposait du cinéma, à l’émotion forte et plus profonde, et à la nostalgie moins forcée et passéiste, avec son beau Souvenirs goutte à goutte. Là où cette Colline aux coquelicots fait l’effet d’un petit téléfilm, enluminé par un savoir-faire technique indéniable. Et c’est cruel. Car cette Ghibli’s touch, omniprésente mais décorative, rappelle constamment les heures bouleversantes des grands films d’un studio en sursis.

2501

Rating: ★★★★★★☆☆☆☆ 

 

 

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15 Commentaires

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Tiens,je viens de lire un article sur les grosses difficultés actuelles du studio Ghibli. Les films coûteraient plus qu’ils ne reporteraient.
http://www.9emeart.fr/post/evenement/manga/edito-18-un-mauvais-coup-de-vent-sur-le-studio-ghibli-2455

Comment by feilong74 on 21 juillet 2014 20:34


Les difficultés sont contextuelles. Depuis des années. Elles n’ont pas grand-chose à voir avec des soucis financiers.

Miyazaki a pris sa retraite. Peu après le producteur Toshio Suzuki se retirait aussi. Isao Takahata a mis 14 ans depuis les Yamada pour nous offrir un nouveau film (une merveille d’ailleurs, pas encore eu le temps d’écrire dessus, si vous en avez l’occasion allez voir Princesse Kaguya en salle). Il va avoir 79 ans cette année, c’est sans aucun doute son dernier film. Takahata fût co-fondateur du studio mais s’est toujours tenu éloigné de sa gestion. Ce n’est pas lui qui va s’en occuper tout seul aujourd’hui.
La relève n’a pas été trouvée. Le fils Miyazaki fût quasiment forcé pendant des années à réaliser des films pour le studio, en vain. La fin du studio Ghibli semble inéluctable, tellement le studio est lié à ses deux co-fondateurs en fin de carrière.

Il y a de fortes rumeurs sur la fin du studio. L’arrêt de la production de longs-métrages en tous cas. Une petite cellule resterait pour gérer les copyrights, les produits dérivés et les droits de diffusion/distribution quoi. Autant dire que ce ne sera plus vraiment un studio d’animation.
http://kotaku.com/studio-ghibli-might-quit-making-feature-films-says-rep-1608198259

La série du fils Miyazaki est en grande partie réalisée dans un autre studio. Ca sent le coup d’épée dans l’eau. Et Marnie, une fois encore, ne semble être qu’un succédané du style Miyazaki (le trailer ne fait pas envie d’ailleurs) Pas vraiment d’avenir là-dedans.

Il va falloir se préparer à faire le deuil d’une exception culturelle exceptionnelle. Un studio qui nous aura fourni en merveilles pendant une trentaine d’années, mais dont le projet utopique n’aura pas su se désolidariser de ses deux géniaux créateurs, qu’on ne remplace pas aussi facilement… Ca va faire un grand vide, pas seulement dans une animation japonaise déjà moribonde, mais dans le cinéma tout court, qui perd d’un coup deux de ses plus grands représentants.

Comment by 2501 on 21 juillet 2014 22:45


A ouai quand même, je ne savais pas que c’était à ce point en fait. C’est bien triste cette histoire. J’ai l’impression que c’est tout un monde qui s’écroule.
L’avenir des longs métrages d’animation japonaise semblent moribondes. Il y a de quoi être inquiet en effet. A part les films comme summers wars ou les enfants loups, je vois plus grand monde dans le long japonais.

Comment by feilong74 on 22 juillet 2014 14:03


Je t’en avais parlé je crois, à Annecy cette année j’ai vu un documentaire sur Ghibli, « The Kingdom of Dreams and Madness », qui suivait Miyazaki pendant la production de son dernier long. Papy Hayao avait constamment le sourire aux lèvres, et le docu n’était pas ouvertement pessimiste, mais ça sentait la fin quand même. A travers les interviews, où Miyazaki mettait en avant le caractère éphémère du studio, même une fois où il dit implicitement que le studio mourra avec lui. C’était très joli, très contemplatif, mais aussi un peu tristoune, testamentaire, « voilà, Ghibli, c’était ça, un endroit idéal pour faire des bons films. » On a même droit à une scène où une fois de plus, Goro Miyazaki semble complètement perdu, et forcé à revenir à l’animation (lui va sans doute être un des seuls à se réjouir de la fin du studio ! Il pourra retourner à sa formation de paysagiste ^^).

Alors oui tout a une fin, faut se faire une raison. Mais c’est aussi le désert qui s’annonce derrière qui fait de la peine. Il n’y a plus de renouvellement, et le contexte ultra capitaliste ne laisse plus leur chance aux créateurs.
Après l’annonce de la fermeture d’Irrational Games (les Bioshock), ça fait beaucoup cette année…

Comment by 2501 on 22 juillet 2014 18:58


bon…en tout cas j’ai matraqué la bande annonce de kaguya qu’on passe à partir de demain….

Comment by derf on 22 juillet 2014 23:01


Yeah man.
Faut pas s’attendre au raz-de-marée non plus. Malheureusement.

Pourtant ça accroche. J’ai vu le film dans un multiplexe, jamais vu une salle arrêter aussi vite de mâchouiller ses pop-corn. Rires, pleurs, et tout le monde scotché jusqu’à la fin du générique.
Entre Kaguya et Transformers, tu vas faire le grand grand écart.

Comment by 2501 on 23 juillet 2014 0:16


vu. magnifique. par contre VF. Et sur certaines chansons tu saignes des oreilles…

Comment by derf on 29 juillet 2014 0:34

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