Shame

Steve McQueen le réalisateur s’était fait un nom dès son premier long, Hunger, récompensé à Cannes par la Caméra d’or. Film coup de poing autant sur le fond que dans une forme brute et sensitive, parcourue de scènes dispositifs comme autant d’échos aux revendications et au martyr de son héros Bobby Sands, leader d’une grève de la faim dans une Irlande déchirée. Le déchirement intérieur est le thème parcourant aussi Shame, où l’on retrouve son acteur alter ego, Michael Fassbender. Hunger fût un premier film on ne peut plus remarquable, mais pêchait peut-être justement par des parti-pris si tranchés qu’ils sonnaient parfois comme des gimmicks un peu forcés. Un deuxième film est souvent l’occasion de polir les défauts du premier essai, et Shame réussit avec brio cette transformation formelle. Il est alors vraiment paradoxal et décevant de constater à quel point le récit d’un film qui ne parle que de ça manque à ce point de corps…

La fascination qu’entretient Steve McQueen pour la chair revient en force dans Shame, avec un sujet peu commun, l’addiction sexuelle. La sensualité est ici absente d’un comportement compulsif, mécanique, qui est autant une maladie que peut l’être l’alcoolisme. A l’ère de l’étalon roi et du porno maître étalon, difficile sujet que de rentrer de plein pied dans la vie d’un beau cadre new-yorkais, dont la vie intime se résume à des parties de jambes-en-l’air, et une consommation effrénée du commerce sexuel (pas l’anti-héros de tout le monde donc). Brandon est l’incarnation d’une séduction froide, son comportement de prédateur est rôdé à l’extrême comme nous le présentent ces premières séquences où l’homme est littéralement, mais tout naturellement, en chasse, jouant d’un magnétisme animal imparable.

La première demi-heure de Shame est tout aussi terrassante que l’attraction de ce corps qui ne semble vivre que pour l’assouvissement des ses pulsions. De cette première séquence magistrale dans le métro, drague sourde d’un unique regard pénétrant qui engendre excitation autant que peur chez sa proie, jusqu’à l’arrivée de sa sœur antagoniste parfait, spontanée, pétillante, aimante, mais blessée elle aussi, le film déroule son programme d’une belle manière. Sans renoncer toutefois aux extravagances de mise en scène qui nous avaient tant marqué. Ces plans qui durent pour créer le malaise, ou par exemple ce cadrage répété à mi-hauteur pour nous présenter son protagoniste pour ce qu’il est : une bite ambulante. On peut difficilement annoncer la couleur de manière plus frontale. On espère alors que Shame va nous emmener loin, dans le glauque, la douleur, un jusquauboutisme inédit, point de non retour ou rédemption peu importe, mais que le voyage va être intense et bouleversant.

Et c’est à ce moment où nous sommes parfaitement rentrés dans l’esprit déchiré de cet homme aux abois, que l’ambiance urbaine froide nous a hypnotisé pour, croit-on, ne plus nous lâcher, que le réalisateur semble soudainement abdiquer devant son sujet. Le récit prend un malin plaisir à déployer son sujet plutôt qu’à le traiter, répétant les idées comprises depuis les premières scènes dans des situations où rien ne semble vraiment prendre forme. L’échec d’une tentative de relation humaine ne sera pas aussi poignante qu’attendue, McQueen préférant au malaise d’un dialogue impossible, le choc d’un contraste sexuel. L’errance du jogger à l’énergie sexuelle insatiable ne parvient pas à nous toucher autant que celle d’un Travis Bickle en perdition, dont l’action le faisait avancer quoi qu’il en coûte. Non, Brandon Sullivan semble sans volonté, et cela déteint sur un réalisateur qui n’a finalement que peu de choses à nous dire, peu à raconter. Il monte, illustre, parfaitement, pour nous abandonner devant un état de fait. Il y aura bien quelques petits soubresauts, dont un crescendo addictif qui finit… étrangement, mais jamais la promesse d’une incarnation totale du sujet par la mise en scène ET l’intrigue ne sera tenue.

On regrette une facilité dans cette épure à la mode (Drive souffrait aussi de ce manque de matière) qui donne des films frustrants, à moitié finis, dont la splendeur formelle n’est pas assez constante pour se suffire, pour supporter l’absence d’un réel développement. On se raccroche alors à de – sublimes – miettes, de beaux face-à-face d’acteurs qui semblent d’un coup plus impliqués que leur réalisateur dans ces longs plan-séquences fixes, et quelques fulgurances visuelles. La mise en abyme peut paraître adéquate (aux théoriciens), mais elle laisse surtout un goût amer, devant ce serpent qui se mord la queue. Le spectateur habilement séduit, est baisé, et laissé sur sa faim au petit matin. Quel dommage. Ou comme on dit là-bas : that’s a shame…

Rating: ★★★★★★½☆☆☆