Les Aventures de Tintin : le Secret de la Licorne

Tintin fût très longtemps une chimère pour tous ceux, spectateurs ou réalisateurs, qui désiraient l’adaptation cinématographique idéale. La prise de vue réelle avait échoué à rendre l’univers d’Hergé crédible à l’écran. L’animation ne donna guère davantage qu’une plate illustration ne faisant pas vraiment honneur à un matériau d’une telle richesse. En sortant des Aventures de Tintin : le Secret de la Licorne, on se rend compte à quel point Steven Spielberg était le parfait candidat pour s’emparer de cette œuvre, mais aussi, et surtout, pour se la réapproprier. Puisqu’on n’adapte vraiment qu’en trahissant (avec respect), au revoir la ligne claire, au revoir aussi, d’une certaine façon, les acteurs et l’animation, et célébrons dans une euphorie palpable l’avènement de la performance capture.

Encore plus important que le pari de l’adaptation réussie, qui parvint à convaincre journalistes et tintinophiles du monde entier de l’honnêteté et du respect de l’entreprise en une poignée d’avant-premières, c’est sur la forme que ce Tintin étonne le plus, et ne manquera pas de faire parler, tout en déclenchant pas mal d’incompréhensions voire de rejets.

Pourtant, la performance capture n’est pas nouvelle, mais elle est souvent confondue avec la motion capture, capture du mouvement, là où la fabrication de ce Tintin enregistre toute la performance de l’acteur, jusqu’à la moindre expression, avant de l’habiller d’une sorte de costume de synthèse. De par ce procédé, des acteurs peuvent se glisser dans la peau d’une nouvelle race extraterrestre (Avatar et ses navis), un homme interprète un singe (King Kong, la Planète de singes les origines), une femme un homme et inversement, un adulte un enfant (comme Gary Oldman dans le Scrooge de Zemeckis), bref, les possibilités sont infinies, et comme toute nouveauté, feront peur à une poignée de gardiens du temple au discours catastrophiste rétrograde (quand c’est pas juste des ignorants). Non ce n’est pas la mort de l’acteur, mais un enrichissement, une nouvelle possibilité d’expression. Ce n’est pas la disparition de la prise de vue réelle, mais une manière différente de tourner adaptée à des sujets qui nécessitent cet outil pour parvenir à mettre en images leur imaginaire particulier. Et c’est donc le cas de Tintin, joyeux manifeste, ludique expérimentation de divertissement massif, grandiose confirmation des promesses de la performance capture.

Robert Zemeckis fût le pionnier de ce procédé qui fût ensuite perfectionné pour Avatar, puis pour Tintin, aboutissant à une liberté totale pour le créateur. Le cinéaste enregistre désormais ses comédiens sans forcément penser à son découpage, c’est dans un premier temps la performance qui compte, comme une production théâtrale qui serait ensuite enrichie d’une mise en scène lors d’une longue post-production. Le gain de liberté est immense en terme de création d’univers, de design, de créatures, et au niveau de la mise en scène même. La 3D relief repasse en comparaison pour un gadget du siècle dernier, même si en complément elle possède du potentiel. Zemeckis arriva sans doute trop tôt car ses films n’avaient pas su convaincre totalement de l’efficacité du procédé. Souvenez-vous des pantins morts du Pôle Express, ou de l’immobilisme absurde d’un Beowulf en quasi huis clos. C’est cruel pour le papa de Marty McFly, mais son péché mignon de technicien de l’extrême l’a éloigné du public et d’un résultat homogène. Steven Spielberg et Peter Jackson, duo d’entertainment idéal en ce 21ème siècle où Hollywood plombé par une crise d’inspiration se retrouve contraint de suivre une course à la technologie, prennent la relève pour enfin accomplir une étape importante dans une nouvelle manière de fabriquer et de conter des histoires par l’image.

Steven Spielberg, 65 ans, reste encore et toujours maître du divertissement et un avant-gardiste enfantin. Nous avons tous grandi avec ses films, au meilleur de son inspiration il représente en quelque sorte le cinéaste de divertissement idéal, avec une profondeur, et une intelligence innée du dialogue avec le public, et le côté visionnaire qui fait avancer industrie et art main dans la main. Il parvient encore à étonner, avec une redéfinition du grand spectacle d’une vigueur et d’un enthousiasme communicatifs. Les plus grands artistes sont aussi ceux qui font avancer la forme du media qu’ils utilisent. Prenant le relais de Zemeckis et Cameron, papy Steven vient nous coller une grosse claque de mise en scène en forme de rollercoaster qui vient replacer le cinéma dans son identité foraine initiale. Voilà une voie que la télé et le piratage ne pourront pas emprunter, voilà ce qui prouve une fois de plus que le 7ème Art est encore jeune et plein d’avenir.

Il fallait avoir de sacrées cojones, et une dream team d’exception à la conception (Peter Jackson, Andy Serkis et les techniciens de Weta), pour à la fois respecter une œuvre chérie par des millions de personnes depuis plus de 50 ans, et imposer les parti-pris indispensables à toute bonne adaptation. Ce Tintin-là ne fait pas dans la demi-mesure. Après un générique à l’animation 2D joliment désuète, le film débute par la scène idéale, celle à la fois d’une transmission et d’une transformation. On sait que le cinéaste américain a découvert le héros a la houppette au moment où il tournait les Aventuriers de l’arche perdue, et que l’idée fixe de l’adapter ne l’a plus quitté depuis. L’influence de l’œuvre d’Hergé est telle que le dialogue avec les films de Spielberg paraît naturel. Et c’est ainsi que le dessinateur belge est le premier à apparaître modélisé en 3D dans le film, tendant son héros à la ligne claire à son miroir en trois dimensions, encore hors champ. Le Secret de la Licorne déploie ensuite un véritable amour du détail et du clin d’œil utile, mélangeant de façon pertinente plus d’un album, soignant les apparitions et les dialogues, conscient de la richesse du matériau sans en être l’esclave illustrateur, pour aboutir à un idéal de divertissement sur grand écran. On pourrait croire légitime, comme toute grande saga en devenir, que le film nous bassine de présentations convenues – enfin pas pour tout le monde, les américains ne connaissant pratiquement pas Tintin, raison de plus pour craindre le long-métrage introductif avec un goût de trop peu… Mais non. Passée la première demi-heure, où le seul bémol serait la paraphrase constante du héros reporter, monologues qui le font à la longue un peu passer pour un idiot (c’est sûr ça passe mieux dans des bulles), dès la rencontre avec le Capitaine Haddock, le véritable personnage principal du film (comme dans les BD où il apparaît il vampirise le gentil Tintin), il n’en sera rien.

Dès lors le film s’emballe et ne s’arrêtera plus jusqu’à la fin. Cela va en épuiser plus d’un, c’est certain, mais point d’hystérie ici, juste la démonstration euphorique que l’expérimenté Spielberg a encore une bonne longueur d’avance sur toute la concurrence, en terme d’aventures tous publics, dans le sens le plus noble qui soit. La caméra virtuelle virevolte comme jamais, enchainant les plans jadis impossibles, comme si elle créait en direct une nouvelle grammaire entre la mise en scène illimitée du film d’animation, et le réalisme décalé des décors et personnages. C’est ça qui est le plus troublant, ce mélange idéal entre le style bande dessiné, et un photoréalisme d’expression, d’âme. On met un petit temps à s’y faire, certains trouveront ça trop dérangeant ou laid, mais impossible de ne plus y croire. Ces personnages hybrides existent. La réalisation de Spielberg prend une évolution fulgurante et passionnante avec son nouveau jouet. On reconnaît sa fluidité, sa lisibilité même dans l’action la plus débridée. Et pourtant il ose, comme il l’a toujours fait, mais avec une joie et une inspiration enthousiasmantes. Comme un nouveau départ, comme une liberté retrouvée, Spielberg s’amuse comme un enfant, et nous invite au manège. On se rend compte alors à quel point le 4ème Indiana Jones fût réalisé contraint et forcé et on pousse un grand ouf de soulagement en constatant que le Spielberg entertainer total n’était pas mort au seul profit d’un cinéaste intéressant mais plus inquiet et pessimiste (Minority Report, Guerre des mondes, Munich).

Le Secret de la Licorne regorge donc de morceaux de bravoures épiques, qui s’enchainent quasiment sans discontinuer. Le flashback filé sur l’ancêtre d’un Haddock en plein delirium tremens est un tour de force de transitions et de narration comme on en avait pas vu depuis l’intro flamboyante de Speed Racer, autre film hors du commun. Comme toute œuvre qui fait avancer son media, Tintin est en quelque sorte un film expérimental, par sa technique et par le langage qu’elle redéfinit. Les idées folles sur le papier se concrétisent sous nos yeux ébahis (l’abordage surréaliste), les plan-séquences rendent leur tribut au cousin jeu vidéo en en effaçant la connotation habituellement péjorative (le triple parallèle Indy-Tintin-Uncharted lors de l’incroyable poursuite en sidecar à Baghaar) et enfin, le plaisir enfantin de la destruction retrouve une certaine noblesse dans le contexte d’un vrai scénario avec des personnages attachants qui évoluent. Avec tout cela, Spielberg arrive pourtant à garder la maîtrise de son œuvre, à rester cohérent et accessible au plus grand nombre, un de ces miracles qui parsèment régulièrement une carrière encore sous-estimée.

Le film déploie une énergie incroyable. A tel point qu’un peu bousculé, et surpris, on se demande quand même si quelques pauses pour faire respirer le récit n’auraient pas été les bienvenues. Et si la musique virevoltante de John Williams n’aurait pas gagnée à avoir un thème vraiment reconnaissable, comme dans les divertissements des années 80… Puis on se rappelle ces péripéties incroyables, les images resurgissent, on a à nouveau le sourire aux lèvres comme pendant toute la séance, et on se dit que quels que soient ses menus défauts on a quand même assisté à un putain de grand spectacle, comme on n’en voit une fois tous les 10 ans. Et dans le fond, Tintin ne s’est pas américanisé pour autant, le cachet visuel européen est préservé, et Haddock a toujours un gros penchant pour la bouteille qui est même un pivot du scénario. Si la forme et le conteur changent, il est normal que le résultat soit à la fois respectueux et totalement revisité. Car quel que soit son sujet Spielberg cherche avant tout à faire du cinéma. C’est ce qui prime car comme Hergé il est maître de son Art, à tel point qu’il peut désormais décider de son évolution. Si c’est pas un summum de modernité pour cette vieille houppette rousse je sais pas ce que c’est.

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Rating: ★★★★★★★★★☆ 

NB : Une fois n’est pas coutume, dilemme de la version pour ce Tintin. Bah oui, moi je voulais du Bachibouzouk et du Milou, pas du Motherfucker et du Snowy ! Le français s’impose en terme d’authenticité, on peut toujours préférer la VO pour l’interprétation. Je signale juste que la VF est de bonne qualité, ce qui est rare de nos jours, et que je n’ai pas testé la 3D (3 salles dans chaque multiplexe, on avait le choix des versions !). Cette dernière donnera sans doute une plus-value à la revision, vu la claque graphique pour laquelle je trépigne de tendre l’autre joue.

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