Sucker Punch

Avec ses trailers en compilation jouissivement too much et exhaustive d’une certaine idée décérébrée de la pop culture contemporaine, on pouvait se dire que le divertissement était de toute façon assuré. Un gamer, un « geek », un mangaphile, un pervers polymorphe, bref, quelqu’un qui sait vivre avec son temps et s’amuser quoi, salivait légitimement devant le festin à venir, programme gentiment déviant dont l’originalité relative se mesure avant tout face à une concurrence de blockbusters fadasses. On était loin de se douter que l’essentiel serait absent, ce qui rend un film prenant et une histoire vraisemblable, à savoir la suspension d’incrédulité, le storytelling, le subtil dosage qui fait qu’une œuvre à ambition narrative tient debout, accroche et intrigue. Et n’est pas qu’un patchwork d’images et de sons, aussi excitantes soient-elles.

A l’image de sa rangée d’amazones parfaitement iconisées dans chaque image promo, Sucker Punch souffre de sur-représentation. Comme une bimbo maquillée à la truelle qui aimerait se faire passer en vain pour une intello, ce premier scénario original rime pour Zack Snyder avec gamelle monumentale. Mais une bonne chute étant à la fois ridicule et fascinante, examinons ensemble pourquoi ce Sucker Punch vaut tout de même un coup d’œil un peu vicieux.

Tu ne seras pas un Auteur mon fils (ce n’est pas grave).

Zack Snyder s’est imposé comme un habile faiseur au style visuel tranché, ce qui se fait de plus en plus rare de nos jours pour être rapidement remarqué. Admiré par les uns qui y voit une grande modernité de divertissement au bourrinage assumé et décomplexé, conspué par d’autres exécrant le style clipesque exacerbé et le fond limité (ou plutôt esquivé) de ses œuvres, le jeune cinéaste était particulièrement attendu au tournant avec Sucker Punch, premier scénario original qui devait logiquement révéler qui il est vraiment, en fait s’il a autant de cojones dans le fond que dans la forme. Lui qui s’est fait une spécialité de l’adaptation et du remake, pas dans la facilité et avec un succès indéniable. C’est quand même l’homme qui a su éviter la colère des hordes de fans du Zombie de Romero avec l’un des remakes récents les plus réussis, celui qui a fait oublier le fond nauséabond du 300 de Frank Miller derrière la rutilance d’une mise en scène novatrice, et enfin, last but not least, celui qui a su triompher de l’adaptation impossible de la grande œuvre d’Alan Moore. Seul son film d’animation (lui aussi repris de livre pour enfants) s’est fait relativement discret, mais témoignait au moins de son éclectisme, et d’une logique formelle dénuée de toute contrainte.

Snyder se livre avec cette oeuvre « personnelle » à un véritable panégyrique de l’imagination comme force d’évasion (littérale).  Les ambitions d’un film sont bien présentes. Le pitch est même prometteur quant à la construction d’une dramaturgie en contrastes, avec ces univers différents qui miseraient sur un Inception du pauvre mais assumant à fond son onirisme. Tout cela sur un fond de film de prison de femmes, asile-prison qui prend vite la gueule d’un cabaret-bordel (on ne sait trop pourquoi, sans doute juste parce que c’est plus bandant). Le programme est à priori alléchant, et fait preuve d’une certaine audace esthétique et thématique dans son concept  de film mental à plusieurs niveaux.

Las. Snyder échoue à donner du relief à son histoire, tout simplement il a du mal à faire vivre ses personnages autant que ses images, à jouer l’identification, et par conséquent il se foire dans les grandes largeurs sur l’émotion (tentée, à gros traits). Et dès que les dialogues s’imposent un peu trop (à peu près tous les retours au « réel » en fait) c’est presque systématiquement consternant, du moins ça vole pas aussi haut que ne le voudrait l’histoire. Une histoire brossée avec de si gros pinceaux, et une telle gratuité dans son agencement, que l’on ne peut décemment pas y croire une seconde (une liste d’artefacts à collecter avec un guide sorti d’on ne sait où, la danse répétée prétexte au bourrinage d’un imaginaire copié-collé, des hommes très très méchants « pourquoi ? mais parce que ! », une maquerelle au rôle flou, un asile zappé en 5 minutes parce qu’un bordel c’est plus cool, et j’en passe des tonnes). C’est ce qui peut arriver de pire à un film, que, malgré un pitch accrocheur, ses ingrédients soient à la fois si visibles et parfois si risibles, que la sauce ne prenne pas.

De plus, coup fatal et choix complètement inconscient dans un univers aussi codé et archétypal : tout ça se prend énormément au sérieux. Au point d’occulter toute trace d’humour, comme si son enfer carcéral et mental était digne d’un Shock Corridor, alors qu’il l’illustre comme un jeu vidéo d’aventures dont on n’est, malheureusement, qu’un trop distant spectateur. Enfin, si Snyder fait l’effort de varier sa mise en scène selon les scènes d’action, il aurait aussi dû radicaliser son approche de la « réalité », au lieu de la filmer sur le même plan esthétisant avec moult ralentis (l’intro annonce la couleur, on dirait un clip rock new age, chaud pour caractériser un personnage et exprimer un trauma…).

De l’illustration comme mise en scène

Pour une fois, cet argument usé n’est pas abusif : Sucker Punch fait l’effet d’un long clip, avec de la musique reprise ou réarrangée (de merde) (c’est un crime de faire ça aux Pixies). On connaît l’utilisation un peu grossière que Snyder réserve à ses bandes « originales », néanmoins il arrive ici à surprendre… Car on passe du trop évident, ou de l’incongru acceptable, de la BO de Watchmen, à un parti-pris de remix au mieux passables au pire totalement dégueulasses, mêlé à du remplissage de rock bourrin pour faire du bruit. Choisir le surexploité Where is my mind et en faire une soupe FM difficilement supportable, voilà le genre de cadeau auditif qu’on doit se taper dans Sucker Punch. Et quand un morceau n’est pas trop massacré, et de plus semble se prêter parfaitement à l’ambiance de la scène, son placement se fait en dépit du bon sens. La puissance du Army of me de Bjork en intro et conclusion d’un combat dantesque c’est du gâchis.

On pourrait aussi y voir une structure de porno, les séquences attendues et les plus intéressantes disposées à intervalles réguliers, que le spectateur désormais averti ira chercher directement dans le chapitrage, sacrifiant des ponts narratifs laborieux. Vivement le blu-ray. ^^

Alors oui, Sucker Punch aurait pu, comme nombre d’autres films avant lui, fonctionner de manière purement formelle, si le visuel ostentatoire était là pour dynamiser, innerver, incarner l’histoire. Comme dans un Speed Racer où le visuel en première ligne transcende une narration simple mais vivante. Seulement là on a affaire à un The Fall raté. Où les scènes d’action vignettes tombent métronomiquement comme un cheveu sur la soupe. Le pire c’est, qu’aussi travaillées soient-elles, elles ne font pas toutes grand effet. Très illustratives, aseptisées, sans aucun sens de danger, elles sont le plaisir onaniste du réalisateur qui pense que poupées et pétoires suffiront à faire bander. Alors que ces scènes sont de véritables cache-sexe, bien à l’américaine : de la violence fun pour éviter de montrer les danses lascives de l’héroïne. Marrant de constater comme ces séquences de branlette geek cache le spectacle sensuel (sensualité dont elles sont elles-mêmes totalement dépourvues de par leur identité clairement numérique, et l’artifice de costumes et filles sexy mais au traitement pas bandant pour un sou, ou alors au niveau d’une Lara Croft, c’est dire le degré de chair…).

Le récit-Djenga, pire qu’un gros bordel

Les blocs d’action débridée parfois appréciables à l’unité (la scène des robots développe brillamment la viscéralité du plan-séquence ralenti-accéléré initié dans 300), et les parallèles réalité-fiction, sont alors de gros parpaings. Ils n’enrichissent pas le film, ne nourrissent guère l’intrigue principale, dont ils sont un échappatoire qui se retourne contre lui. Nous aussi, on n’attend que ça, d’y retourner pour éviter le blabla de la voix off ultra lourdingue et des pleurnichardes en détresse. A ce titre, l’actrice Emily Browning, sorte de freak poupée vivante bonne pour les posters de chambre d’ados mais incapable d’inspirer la moindre empathie, illustre bien un film en sur-représentation, qui aimerait nous émouvoir avec des faux cils et des lèvres proéminentes (merde quoi, on dirait la petite-fille d’Arielle Dombasle). Certes, j’ai plus 15 ans, mais même à cet âge-là je pense que j’aurai trouvé tout ça un poil trop grossier.

Snyder est un peintre doué du numérique, capable d’emballer des scènes visuelles hors du commun, qui auraient enfin abolit la frontière entre la réalité des corps et la virtualité de l’action. La fascination est justifiée car l’aisance du bonhomme à fusionner les médiums et à illustrer l’impossible est bien là. Malheureusement on reste dans le tape-à-l’œil immédiat, et jamais la mise en scène n’est plus globalement utile à l’histoire et à ses enjeux.

Sucker Punch = « coup en traître ». En effet.

Vaine tentative d’auteur de la part de Snyder, Sucker Punch a les intentions louables mais l’exécution embarrassante. Bien trop bourrin dans l’écriture, le réalisateur passe à côté d’un film plus ambitieux qu’il n’y paraît, mais sur lequel aurait dû se pencher une armée de script doctors (au lieu d’une armée de zombies). C’est mignon de chanter le pouvoir de l’imagination, mais quand ça fait flop c’est surtout très cruel. D’où le coup en traître : après tous ces moulinets dans le vide virtuel de scènes fantasmées, c’est celui, bien douloureux, qui se retourne contre soi quand on s’y attend le moins, celui d’un film dont le discours ne passe pas.

Malgré tout, Sucker Punch reste une curiosité, dans ses excès mal maîtrisés, dans sa représentation exacerbée des fantasmes geeks tels que se l’imagine un esprit bourrin et immature. Le résultat sort tellement de l’ordinaire hollywoodien qu’il ne peut laisser indifférent. Un film raté peut demeurer intéressant, surtout quand il charrie de vraies ambitions initiales. Passée la déception, les miettes du crash ont un petit goût de plaisir pervers cinéphilique. Par l’échec, il témoigne surtout du fait qu’on peut être un faiseur singulier, remarquable, peut-être même important, sans toutefois devoir se forcer à être un auteur dans le sens littéraire du terme…

Et puis, à un autre niveau, plus anecdotique – ou comment combler une grande frustration par une moindre – question générosité d’action et de mise en scène ces « Assault Girls » nous vengent au moins de celles d’Oshii.

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Pour le fun, avec chapitrage :

Rating: ★★★★★★★☆☆☆ 

Sans déconner :

Rating: ★★★★½☆☆☆☆☆ 

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