Tron – l'héritage

Il aura fallu quelques temps pour s’expliquer l’euphorie qui succéda à la vision d’un blockbuster pourtant signé Disney. Une œuvre imparfaite malgré tout fascinante. Tron l’héritage est la lointaine suite d’un film datant de 1982. Qui marqua son époque non par le box-office mais par sa représentation inédite et avant-gardiste de l’informatique, d’un monde virtuel fait de programmes et de code. Il était difficile d’envisager sérieusement que cette reprise à gros budget, ouvertement prévue pour lancer une nouvelle franchise, pouvait donner quoi que ce soit de bon. Du moins jusqu’aux premiers trailers, dévoilant l’univers visuel et sonore d’une œuvre devenue soudainement beaucoup plus intrigante…

Graphiste et professeur d’architecture, remarqué par les studios grâce à ses publicités, Joseph Kosinski signe un premier film… estimé à près de 200 millions de dollars de budget. De par la direction artistique et le spectacle proposés, on peut pour une fois dire qu’il en a été fait bon usage. Tron l’héritage développe un certain nombre de points communs avec Avatar, à commencer par la découverte d’un univers à part entière. Ce nouveau monde numérique avait bien sûr déjà été parcouru en long et en large dans l’original. Mais ce dernier, si culte soit-il, fût bien vite marqué par le poids des années, le balbutiement des effets spéciaux y étant aussi inspirant pour les informaticiens de l’époque que d’une laideur sans nom en matière d’esthétique. Tel un architecte designer, Kosinski a choisi de remodeler cet univers, de créer un graphisme nouveau à partir des bases du film de Steven Lisberger. Le niveau atteint par les effets visuels lui laisse bien sûr davantage d’opportunités que dans les années 80. Mais il faut aussi comprendre que c’est un véritable parti-pris. Le premier n’était pas Blade Runner (son contemporain contemplatif), sa suite cherche sa voie dans l’expérience sensorielle au lieu de seulement prolonger l’histoire de manière intellectuelle.

Il y avait bien sûr de quoi faire avec un tel terreau, à notre époque où le geek est roi, où les jeux vidéo sont le loisir de masse le plus lucratif, et où chacun possède un ou plusieurs ordinateurs à la maison, ou dans sa poche. Etonnamment, Tron l’héritage ne s’aligne dans le fond pas complètement avec la modernité de notre société. Il préfèrera développer une intrigue au final assez basique et manichéenne (dans un sens pas forcément péjoratif, comme pouvaient l’être les histoires des années 80). Non sans lancer plusieurs pistes et ajouts très intéressants, mais qui n’auront pas le temps d’être abouties sur deux heures au programme trop chargé.

Le film peut facilement être déceptif si on le prend de manière trop rationnelle et intellectuelle. Ce serait une erreur. Car Tron l’héritage est l’anti-Inception. Ses idées ne sont pas à la seule botte du scénariste, mais au service de la forme cinématographique.

Un no man’s land d’ombres et de lumières voit la naissance d’une humanité parallèle. Une symphonie électronique se déploie dans une abstraction cinétique. Un spectacle ludique et sensationnel iconise et héroïse la moindre parcelle de l’écran. Ce Tron 2.0 est tout cela, il a choisi la voie du cinéma, celle d’une forme artistique qui suspend le temps pour mieux nous émerveiller. Du moins dans sa première partie, celle où Kosinski lance son gros jouet à toute blinde vers un hommage surréaliste au film pionnier, avec un panache, une grâce et une vigueur que l’on n’avait pas constaté depuis longtemps dans un blockbuster. Depuis le Speed Racer des Wachowski en fait, avec qui il partage la parenté d’un cinéma extrêmement sensoriel, en pleine confiance et conscience de ce qui est sa matière brute : ce jeu de sons mouvements et lumières qui nous maintient captifs et fascinés.

L’expérience prend alors toute sa dimension sur un grand écran, Kosinski allant jusqu’à s’essayer à la 3D, totalement justifiée par sa mise en scène de cet univers (les parties dans le monde réel restant en 2D). Pas aussi convaincant que sur Avatar, le relief y trouve cependant une véritable utilité, et nous immerge encore plus avant dans un monde réinventé, d’une beauté froide et obsédante. Daft Punk compose pour l’occasion une musique idéale, orchestration électronique entre l’hommage 80’s et la planante sensation d’un pur musical atmosphérique. Longtemps le film semble ne faire qu’un avec ces nappes sonores envoûtantes, jusqu’à ce qu’à mi-chemin, l’on croise au détour d’une boîte de nuit le duo dans un amusant caméo.

C’est à partir de cette séquence que Kosinski doit rassembler ses jolies billes pour nous ramener vers un enjeu intelligible et un récit plus classique, plus accessible. Les jeux sont finis, il faut fuir ce nouveau monde. Pour ne pas totalement céder au diktat de la logique et du divertissement hollywoodien, le jeune réalisateur, à travers une mise en scène toujours lisible, élégante et grisante, a laissé libre court à son amour du film original et des expériences sensitives dans un premier temps. Quand on ne bricole pas son film de SF dans son coin comme les exemples récents de District 9 ou Monsters, cette liberté qu’il s’est audacieusement octroyé finit par se payer. Le film devient plus bavard, l’image beaucoup moins, la musique se fait plus discrète et il faut tant bien que mal recoller les morceaux, et parfois sacrifier quelques belles promesses (les ISO, et Tron lui-même).

La deuxième partie n’est pas une catastrophe pour autant, loin de là. Le film laisse alors aux acteurs le temps de donner un peu plus d’humanité à un projet jusque-là fascinant, mais presque expérimental dans son synthétique roller-coaster. Jeff Bridges, en mode Dude zen, peut alors imposer tout son talent, et Olivia Wilde nous séduire de ses grands yeux verts (et de sa combinaison très… ajustée). Le jeune Sam Flynn est un peu transparent, mais la nouvelle gueule de Garrett Hedlund aide à se plonger directement dans le film sans l’interférence qu’une star aurait apporté au rôle.

D’une explosion visuelle et musicale nous passons alors à une sage ligne droite… Un dernier climax reviendra nous secouer de milles lumières, mais sans toutefois égaler l’enthousiasmante succession de morceaux de bravoure du début. Il est aussi regrettable que l’épilogue soit expédié. Peu importe. Il faut se rappeler que le premier Tron n’était pas non plus d’une rigueur scénaristique exemplaire (presque à la limite du nanar, pardon aux geeks tout ça). Même si le résultat final n’est pas homogène, ce que Tron l’héritage a à nous offrir est bien là, plus intense et plus beau que dans 95% de la production à grand spectacle auquel il appartient.

Avec son monde virtuel informatique passé de visionnaire en 1982 à un peu trop rabâché de nos jours, l’angle avant tout formel de ce Tron 2 était sans doute la meilleure chose qui pouvait lui arriver (les nippons ont de toute façon pris trop d’avance sur le sujet pour intellectualiser). D’autant que dès son premier essai, Joseph Kosinski a tout compris à l’essence même du cinéma. Dans le contexte on ne peut plus contraignant d’une production pharaonique destinée aux ventes internationales, il signe un coup de maître en suivant son propre courant, suffisamment longtemps pour marquer nos rétines, et nos esprits. S’il est encore à la barre, on peut pour une fois s’exclamer sans ambages : vivement la suite !

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Rating: ★★★★★★★★☆☆ 

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