Arrietty, le petit monde des chapardeurs

Un film du studio Ghibli, quel qu’il soit, est toujours un événement. Mais il faut l’avouer, quand il n’est pas l’œuvre d’un des deux fondateurs du studio, on y va toujours un peu à reculons. Et à raison, car depuis des années le besoin d’une relève est l’inquiétude principale d’un studio qui domine désormais une animation japonaise un peu moribonde. Autant abréger le faux suspense tout de suite, ce n’est pas ce premier film de Hiromasa Yonebayashi qui va couper court au dilemme. Pourtant, Arrietty, le petit monde des chapardeurs n’est pas un spectacle déshonorant. Bien au contraire c’est une belle petite bulle bucolique supérieure aux rares faux-pas du studio comme Terremer ou Le Royaume des chats. Tout simplement trop assujetti à l’imaginaire de Miyazaki, jusqu’aux références visuelles du maître, le film ne décollera jamais vraiment tout en gardant tout juste assez de poésie et de savoir-faire pour faire tout de même passer un bon moment.

Difficile de succéder à deux génies de l’animation mondiale. Comme si le studio était condamné à court terme par l’excellence de ses pères. Car hors Miyazaki, le seul véritable auteur de Ghibli (c’est-à-dire qui a un univers personnel, et un point de vue) c’est son compère Isao Takahata, lui aussi vieillissant. Malgré tout, la situation ne serait pas inéluctable si la quête de talents sortait du giron nourricier… Que ce soit avec un fils, Goro Miyazaki, pour lequel la pression et l’influence paternelles ne pourront jamais lui laisser la voie libre pour s’exprimer, ou avec des émérites techniciens du studio, excellents artisans mais trop corporate pour s’imposer avec un premier film en interne, la recherche est vaine car tuée dans l’œuf. Hormis peut-être avec le talent d’un Yoshifumi Kondo (Si tu tends l’oreille, 1995), disparu trop tôt, jamais Ghibli n’a eu une lueur d’espoir quant à un possible renouvellement. Il leur faudra bien un jour sauter le pas de la confiance, céder sur un protectionnisme un peu trop présent, pour laisser une véritable personnalité venir chambouler cette belle institution, pour son bien, pour sa survie tout simplement.

Dans ce cadre restrictif Arrietty s’inscrit cependant comme une heureuse parenthèse. Pas de celles qui laissent perplexe et un poil amer à la sortie, comme avec l’étrange et complètement inabouti Terremer. Non, ici le programme est rempli, l’éventuelle déception pouvant se situer dans le potentiel inexploité d’une histoire que l’on connaît tous. Il ne faut en effet pas s’attendre à l’inventivité, à l’humour et à la vivacité d’une série comme les Minipouss, qui a en commun la même œuvre matrice, The Borrowers de Mary Norton. Sur cette confrontation entre deux mondes, sur l’infiniment petit utilisant, imitant, évitant, l’infiniment grand, le spectacle, la narration, le récit d’Arrietty resteront minimaux. De la simplicité apparente de Ponyo émanait une maîtrise, une évidence, une grâce, résultant d’années d’expérience pour construire en un plan un regard un raccord une couleur (etc…) des moments de magie que d’autres s’escriment à obtenir en brassant de l’air. Le minimalisme d’Arrietty témoigne, lui, plus d’une fois, d’un manque. Si l’histoire, classique, est assez bien menée, elle est plus d’une fois mise à mal par une mise en scène molle qui à plusieurs reprises passe à deux doigts de provoquer l’ennui au lieu du suspense escompté.

Il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’un premier film, par un réalisateur ancien technicien qui a hérité d’un scénario du maître. On peut lui pardonner quelques errements, et avec un peu d’indulgence, le charme opère franchement, certes par intermittence, lorsqu’on est débarrassés de l’incompréhensible hystérie du personnage de la mère ou de trop longues virées contemplatives pas forcément très réussies. Le rythme bancal du film, et son refus du manichéisme (avec cette servante plus bête que méchante), lui donne un ton particulier, apaisé, qui apparaîtra pour certains comme un manque d’enjeux et de dramaturgie handicapant. Les séquences entre Shô et Arrietty sont les plus réussies. Leur relation est réellement touchante, leur collaboration (notamment sur le travail du son perçu différemment selon l’échelle du personnage) est enthousiasmante, mais malheureusement trop peu développée, comme beaucoup d’autres points intéressants du film, comme le passé des deux familles à peine évoqué, ou l’existence d’un monde extérieur représenté par un jeune sauvage à la portée comique limitée.

Si certaines rares séquences, comme celle du corbeau, rappellent  les grandes heures du studio, Arrietty est avant tout soutenu par une facture technique impeccable. Le cadre bucolique est magnifié par les décors, et si plus d’une fois nous sommes en admiration devant un plan, c’est davantage le résultat des travaux des « petites mains » que par leur somme, c’est-à-dire le film lui-même, sa mise en scène. On se laisse porter sans problème par cette histoire un peu simpliste aussi car elle recycle tant bien que mal les thématiques écolo-humanistes du studio, avec l’éternelle héroïne courageuse. En bref, tous ces éléments concourent, sans génie mais sans réelle fausse note, à cette sensation confortable de se retrouver à la maison avec des amis. Arrietty c’est un peu le Ghibli charentaises. Dont la seule surprise réside dans le choix d’une musique celtique composée par la française Cécile Corbel. Pas toujours bien utilisée par le novice réalisateur, elle transcende souvent ce spectacle un peu trop timoré. La chanson est un somptueux tire larmes mélancolique. Comme quoi on peut se passer d’un pilier comme Joe Hisaishi. Espérons pour l’avenir du Ghibli que nous aimons tant que cette même audace s’orientera vers le choix de cinéastes aussi talentueux et affirmés que cette jeune musicienne.

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Rating: ★★★★★★★½☆☆ 

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