Faites le mur

Personnellement je n’y connais absolument rien en matière de street-art. Juste impressionné par quelques œuvres découvertes au détour de pages web, ou même parfois photographiées lors de mes pérégrinations diverses. J’aborde donc ce Faites le mur (Exit through the gift shop) avec un œil vierge et curieux, m’étant tout juste renseigné sur son auteur, Banksy, mystérieux artiste fer de lance du mouvement. Je pense me retrouver devant un instructif panorama de cet art urbain. Il n’en sera presque rien. Faites le mur étant un documentaire détourné, collant par là-même parfaitement à la philosophie du street-art.

Le documentaire et le filmage réalité sont en vogue depuis une dizaine d’années, au point de contaminer la fiction. Banksy prend en quelque sorte le parti de créer une fiction au cœur d’un film détourné. Faites le mur devait avoir pour sujet cet artiste anglais qui parsème le monde de ses interventions subtilement engagées, jusqu’au mur de Gaza grâce auquel il a réussi à se faire une pub d’enfer. L’artiste est furtif et mystérieux (visage toujours dissimulé) pour protéger ses actions et coller tout simplement à l’esprit de cet art hors-la-loi et éphémère. C’est dire si un film sur sa personne est au premier abord une initiative compréhensible (le mystère attise la curiosité) mais nonsensique (pourquoi ruiner l’aura autour de  l’identité et des méthodes de l’activiste).

Dès les premières minutes, on comprend que Faites le mur va retourner son sujet comme une crêpe, comme il va se faire un plaisir de démontrer la vacuité de l’art comme marchandise. Très vite, le film prend pour personnage principal un énergumène fantasque, un français installé depuis 30 ans à Los Angeles. Ce dernier filme tout ce qui bouge depuis des années, constamment rivé à sa caméra il enregistre enregistre enregistre tout ce qu’il voit, tout ce qu’il vit, entassant les cassettes sans jamais passer par la case montage, ni même revisionner ses rushs. Ce curieux bonhomme au physique de Mario Bros devient le pivot du documentaire, interviewé, biographié, on le suit de son commerce vintage successfull à sa manie du filmage continu, jusqu’à arriver au jour de sa rencontre avec le street-art. Cette expression éphémère avait besoin d’un maniaque comme lui pour exister davantage que par des simples photographies. Spontané, un poil névrosé mais passionné, Thierry Guetta (oui c’est son nom, ils en tiennent une couche les Guetta…) va se prendre au jeu, se mettre au service des street-artistes les plus renommés, qu’il va contacter grâce à son cousin connu dans le métier, qui n’est autre que Space Invader.

Sans relâche, le filmeur fou va rebondir d’artiste en artiste, les enregistrant mais aussi les aidant à réaliser leurs œuvres sur tous les murs du monde. Une vraie groupie, l’utilité en plus. Est-ce la chance, ou juste la suite logique de cette obstination, Guetta rêvait forcément de rencontrer Banksy, le plus secret de tous. Et c’est fatalement ce qui arriva.

Banksy d’abord interloqué par ce type un peu barge se laisse peu à peu capter,  et voit dans cette rencontre l’opportunité de faire davantage parler du mouvement, ce qui est un peu son but d’activiste au départ. La quantité incroyable d’images accumulées par Thierry Guetta pourra constituer le matériel idéal pour un film quasiment exhaustif sur le monde du street art. Sauf que ce dernier n’est pas cinéaste (faut voir le résultat quand il tentera de faire ce fameux doc ultime !), mais Banksy a d’autres plans pour lui. Il lui conseille alors de se lancer lui-même dans le street-art…

Difficile d’en parler sans raconter tout le film, mais Faites le mur devient alors totalement une œuvre de Banksy, et plus encore, Guetta devient en quelque sorte une de ses œuvres. Mais comme dans tout récit à la Frankenstein, la créature finit par devenir hors de contrôle…

Ce qui devait être à l’origine son portrait devient celui d’un faux artiste, d’une fumisterie comme le monde de l’art marchandise en consomme à outrance. Guetta, boulimique du mouvement, fait du sous-Wharol et du sous-Banksy à la chaîne, montant une expo gigantesque, attaquant tout de suite le versant marketing sans passer par les bases. Et ça fonctionne. Mieux que ça : il cartonne, vend à foison et se fait un nom (Mr Brainwash, ironique, isn’t it ?). Il est fascinant et déstabilisant de voir ce type naïf et impulsif – à l’évidence sans aucun talent hormis celui d’être au bon endroit au bon moment – se retrouver sur le devant de la scène, d’une manière bien supérieure à son « mentor » Banksy puisque jouissant ouvertement (et en premier lieu !) de toute cette exposition outrancière.

Une parodie du mouvement, un faux artiste, une fiction plus vraie que le réel dans un monde où les valeurs mesures sont l’argent et la notoriété. Tout ce que n’est pas le street-art en gros. Banksy et ses collègues du milieu ayant côtoyé le filmeur fou n’en reviennent pas, et préfèrent se détacher du phénomène devenu le symbole du factice et de la récupération marketing. Le tour de Banksy fût si bien joué qu’il révèle au-delà des espérances les tares d’un système prêt à dénaturer ce qu’il admire pour faire du profit. Au final, Faites le mur n’est pas le film ultime sur le street-art mais un documentaire piraté, pamphlet réussi qui laisse un goût assez amer.

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Rating: ★★★★★★★½☆☆ 

Pour finir sur une note plus… intègre, ci-dessous quelques-unes des œuvres les plus connues de Banksy.

Et le générique des Simpson récemment revu par Banksy. Acide (et diffusé il me semble).

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