The Trashmaster

Dans un paysage cinématographique de plus en plus consensuel, il est vital pour le vrai cinéphile en manque d’audace et de créativité de traquer les curiosités, l’originalité,  parfois dans le passé (ah les 60’s et 70’s et leurs inépuisables joyaux), parfois dans des œuvres hybrides – qu’on qualifie souvent d’ovnis devant le potentiel trop inexploité du Septième Art. Quand on s’intéresse de très près à un art quel qu’il soit on finit par chercher ceux qui font bouger les lignes, par aimer les projets un peu suicidaires mais avec des cojones. Cette année Amer, l’hommage au giallo foncièrement et joyeusement expérimental, a eu le pouvoir de balayer en une séance les innombrables essais ratés du genre français. Comme pour l’avant-gardiste Speed Racer, peu importe son insuccès, les films existent, et influencent. 

Trêve de tergiversations, qu’est-ce donc que ce Trashmaster ? L’adaptation officielle de GTA ? Un montage fan made pour rendre hommage à la puissance hardcore de l’Est Niko Bellic ? Un produit dérivé un peu tardif façon film d’animation ? GTA 5 ??!!!?

Nope, rien de tout ça. C’est un machinima.

Un quoi ???!

Wikipedia to the rescue : « En tant que technique de production, le terme se réfère au rendu d'images de synthèse au moyen de moteurs 3D ordinaires (par opposition aux moteurs 3D complexes et supérieurs utilisés par les professionnels). Les moteurs de jeux vidéo tels que les jeux de tir subjectif sont beaucoup utilisés. Par conséquent, le rendu peut être effectué en temps réel, en utilisant un ordinateur personnel. En tant que genre cinématographique, le terme se réfère aux films créés par les techniques décrites ci-dessus. En général, les machinimas sont produits en utilisant des outils (enregistrement de séquence, angles de camera, éditeur de cartes, éditeur de scénarios, etc.) et des ressources (arrière-plans, niveaux, personnages, apparences, etc.) disponibles dans un jeu. »

Rockstar (définitivement, bénis soient-ils) a donc mis à disposition des joueurs un éditeur vidéo sur son dernier GTA. La possibilité de réaliser un film dans cet univers virtuel photoréaliste devient alors à la portée de tous. Mais ils n’imaginaient sans doute pas que quelqu’un aurait la patience et la volonté pour produire un vrai long-métrage. Le réalisateur de The Trashmaster, murakawa (gardons le pseudo avec lequel il communique son travail), a passé 1 an et 3 mois sur ce projet insensé, motivé par l’envie de réaliser à tout prix un film, esquivant par là-même les barrières souvent insurmontables de la production d’un premier long dans notre beau pays (et j’en sais quelque chose). Mais aujourd’hui que ce « film » existe, mérite-t-il vraiment cette appellation et l’intérêt de tout un chacun, au-delà du fan de jeu vidéo et d’œuvres bidouillées à la maison ? Oui, 1000 fois oui. Comme le trailer trainant depuis de nombreux le laissait supposer, The Trashmaster n’est pas seulement remarquable de par son exploit technique, c’est un réel long-métrage animé, qui s’affranchit au mieux de sa condition un peu batarde de succédané de jeu vidéo.

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Le scénario tout d’abord, est suffisamment travaillé pour justifier la longueur du film (90 minutes). Quelque part entre Dexter et Taxi Driver, il nous conte la croisade solitaire d’un éboueur ayant échoué par 3 fois au concours de l’école de police, qui se retrouve à jouer le vigilante toutes les nuits entre deux tournées de poubelles. Jusqu’au jour où il tombe sur un os : un serial-killer qui supprime les danseuses de son club de strip-tease favori.

L’histoire est plutôt bien menée, la narration maîtrisée, même s’il est évident que ce ne sera pas le point fort du film, tout simplement à cause d’une direction d’acteurs quasiment inexistante ! Oubliez les dialogues et le jeu Actor’s Studio, dans ce genre de machinima les personnages sont encore des pantins et se révèlent être la faiblesse incontournable de ce type de projet. Maline, l’intrigue laisse place aux divagations en voix off de notre anti-héros, et aux longues plages contemplatives entre deux scènes d’action bien balancées. Le réalisateur a su parfaitement maîtriser les contraintes, même si l’on s’amuse d’un ou 2 dialogues retranscrits de manière un peu forcée en off. D’un autre côté cela force une immersion par le point de vue constant d’un seul protagoniste (façon Seul contre tous), dont on ne peut pas attendre de grands numéros d’émotion ou de cabotinage… Ce choix judicieux empêche de trouver le temps long, mais ne suffirait pas à rendre le film attractif. Car c’est au niveau de la mise en scène que le petit miracle se produit : transformer un environnement de jeu, avec ses qualités et défauts, en véritable film.

Dès la bande-annonce, la référence à David Fincher était claire et assumée. L’ambiance est sombre, pesante. The Trashmaster arrive cependant à éviter le piège de l’imitation. Nous ne sommes pas face à un sous Seven ou Zodiac, juste une intrigue de serial killer traitée avec « les moyens du bord ». Si ces derniers sont limités sur les points déjà abordés, la liberté offerte par l’aire de jeu bac à sable made in Rockstar est clairement un atout. L’environnement du jeu est suffisamment beau et réaliste, avec ses quartiers d’un New-York virtuel crédible, ses conditions météo changeantes, sa lumière et ses choix chromatiques étudiés. Une ville évolutive sous la main.  Un rêve de cinéaste. The Trashmaster n’hésite donc pas à se lancer dans un style contemplatif urbain qui lui réussit tout à fait grâce à un sens visuel indéniable. Cadrage, montage, choix musicaux, tout concourt à un rendu largement au-dessus de la moyenne de ce qu’on nous livre en salles (en tous cas en France). A peine est-on dérangé de temps en temps par un bug du jeu quand on se retrouve trop près d’un personnage ou d’un éclairage. C’est dire si la réalisation atteint un niveau qui s’affranchit de sa matière vidéoludique, mieux, qui la transcende, l’exploite en la transformant en expérience cinématographique.

Les références sont habilement disséminées, la musique – extraite d’autres films, de Die Hard à Perfect Blue – choisie avec goût et à-propos, et les mouvements de caméra sont pensés pour créer des séquences plutôt que pour du tape-à-l’oeil (auquel il est facile de succomber sur un tournage virtuel). Même s’il y a quelques plans tout à fait inventifs et impressionnants (comme cette longue traversée de véhicules durant la poursuite). Il y a une vraie rigueur dans ce film (dont le résultat visible est la septième version après projections-test entre amis), primordiale quand on s’attaque au langage cinématographique. N’allez pas croire pour autant que The Trashmaster est pro mais austère et chiant. Le film sait rester captivant, et entre deux contemplations urbaines mène sa barque avec aplomb, se lançant dans des scènes d’action dantesques, d’un gunfight-course à pieds jouant avec délectation des décors dans les premiers plans comme dans la destruction, à, bien sûr, une poursuite en voitures d’une intensité étonnante, bourrée de bonnes idées visuelles, et intelligemment liée au scénario.

The Trashmaster aimerait nous gratifier d’un peu d’émotion avec les aventures de son vigilante solitaire, tentant un peu en vain quelques silences éloquents entre personnages figés. L’intention est néanmoins là, et même si dans ces (rares) moments on a plutôt l’impression d’être devant un storyboard élaboré, le reste est suffisamment soigné et cohérent pour emporter tous les suffrages de ceux qui sauront dépasser l’argument galvaudé de « cinématique de jeu vidéo ».

The Trashmaster est un vrai film formellement expérimental, imparfait mais fascinant à plus d’un titre, qui révèle un réel talent, et devrait logiquement laisser des traces. Il constitue aussi une étape plus importante qu’il n’y paraît dans le croisement de médias qui ne cessent de se chercher. Avec le constat régulier du résultat pour le moins médiocre des adaptations vidéoludiques, les machinimas représentent peut-être pour l’instant la meilleure hybridation entre cinéma et jeux vidéo. Le jour où les éditeurs de jeux auront le niveau technique qui ne les différenciera plus du visuel d’un film d’animation classique, les producteurs auront du souci à se faire devant la volonté de certains talents. Et en cela The Trashmaster est loin d’être un délire de geek anodin.

Une fois n’est pas coutume, le film suit la review qui lui est consacrée.

Enjoy.

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Rating: ★★★★★★★★☆☆ 

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