Bienvenue chez les Ch’tis

Plus de 20 millions de spectateurs en salles, plus de 14 millions de téléspectateurs devant leur petit écran lors de sa diffusion télévisuelle. Le milieu de l’audiovisuel argumente souvent que des spectacles de qualité ne trouvent pas le succès qu’ils méritent. Le film de Dany Boon ne fait, bien évidemment, pas partie de cette catégorie tant la justice populaire a rendu un verdict immuable dont je vais me faire le Procureur Général.

La comédie est un genre assez casse-gueule. Il souffre souvent de redite, de baisse de régime ou de conclusion moralisatrice. Bienvenue chez les Ch’tis n’est pas tout ça et l’on sent vite que Dany Boon a l’expérience de l’exercice humoristique, tant dans ses spectacles que dans ses différents rôles au cinéma, même s’il a su, avec succès et talent, se reconvertir en un homme sérieux et sensible.  Bienvenue chez les Ch’tis a le mérite de faire le grand écart et de concilier les qualités principales de son auteur.

Bien sûr, nous sommes devant une comédie et le postulat premier veut que l’humour soit présent. Bonne nouvelle, on rigole énormément devant l’avalanche de gags dont certains visent carrément à l’ultime tant ils respirent l’originalité. Mais plus que ça, il faut noter le rythme magistral que le réalisateur a mis en place dans son cahier des charges. Jamais on ne s’ennuie et les parties joyeuses arrivent toujours à un moment opportun dans une logique de remarquable travail d’écriture. Comique de situations – les rebondissements sont nombreux -, comique de dialogues – les accents sont remarquablement mis en valeur -, Dany Boon se pose alors comme un métronome humoristique, un scientifique de la comédie. Mais plus que ça, le cinéaste vise clairement plus haut et ouvre son statut vers celui de chef d’orchestre. En formidable directeur, il commande ses collaborateurs pour en tirer le meilleur.

Un premier moment de comédie...

Dany Boon comédien sait laisser la place aux autres. Son personnage principal ne vient pas cannibaliser l’écran et les personnages secondaires peuvent vivre, ainsi, pleinement des rôles conséquents. Le résultat : tous les acteurs sont investis et touchant de simplicité. Mais il faut bien dire que le réalisateur a su s’entourer d’un casting au poil et où les guest stars viennent littéralement s’amuser et rompre avec leurs clichés habituels. A chaque nouvelle apparition, le spectateur est surpris par toute cette bande de copains que l’auteur a su fédérer autour de son projet.

Dany Boon régisseur a su proposer des directives précises pour que les chargés aux décors et aux costumes trouvent des alternatives qui collent aux personnages. Le résultat : chaque millimètre de l’image est comblé par la plus grande utilité.

Dany Boon réalisateur s’est entouré d’une équipe technique compétente. Le résultat : une forme dynamique où des mouvements de caméra amples à la grue voire aériens et une utilisation originale du champ contrechamp rendent justice autant à l’espace qu’au personnage. La photographie joue la carte de la couleur. Ce n’est parce que le film se déroule dans le Nord qu’il faut obligatoirement jouer sur le simple terne. Le chef opérateur propose alors la multiplicité des gris, voire des beiges, pour rendre la forme la plus honnête et la plus proche possible de la réalité.

Enfin, et c’est une surprise, Dany Boon spécialiste ès-SFX joue la carte de la modernité. En ce sens, son générique d’ouverture est une véritable prouesse technique et se veut adéquat. La représentation de la route que va prendre Kad Merad, de la Provence au Nord est également celle du spectateur qui va se retrouver embarquer avec plaisir dans les périphériques, les autoroutes, les routes nationales ou départementales de la comédie.

Un deuxième moment de comédie...

Néanmoins, rester sur ces considérations techniques ne rendrait pas hommage à l’humanisme qui vient irriguer le métrage. Bienvenue chez les Ch’tis n’est pas un simple exercice de style autour de la comédie. Dany Boon a su correctement rendre hommage à ce peuple du Nord, raillé par la France entière mais dont on oublie trop facilement les grandes qualités intrinsèques : oui, ces gens ont une identité propre : ouverts, généreux, rigolards, artistes (le personnage de Dany Boon est musicien) et fins gastronomes. Le spectateur découvre alors avec délice les premiers pas de Kad dans le Nord comme si le cinéaste voulait s’affranchir de son statut de cinéaste pour aller vers celui de directeur de l’Office de Tourisme. Dany Boon fait alors passer le cinéma comme un objet total qui peut être montré dans toutes les crèmeries, et pas seulement dans les salles obscures.

Mais une question se pose : ces gens ne sont-ils pas comme une grande majorité des Français ? Oser un discours si humain ne serait que futile s’il n’était qu’une simple linéarité. En grand cinéaste, Dany Boon veut instaurer une dualité pour mieux faire passer son discours. L’artifice est certes commun, résumé dans une logique du Bien contre le Mal, mais le cinéma ne nous a t-il pas appris que les ficelles les plus « grosses »  passent le mieux à l’écran ? Le rapport entre ce Nord et un Sud futile fonctionne totalement ; dans une première partie, seulement. Les « sudistes » sont bien trop condescendants pour comprendre l’attitude « nordiste ». D’ailleurs, Kad prend sa mutation comme une punition et sa femme joue clairement la carte de la tramatisation familiale. Dany Boon a raison de dire que le Sud ne vaut pas le coup d’être vécu lorsque tout un film convoque une partie de la France qui souffre des clichés. Mais il ne faut pas y voir une vision quelque peu violente envers le Sud. Dany Boon veut seulement lutter contre l’ordre établi et faire voler en éclats les archétypes les plus violents dont souffre sa région. En cela, dans cette logique d’un mal pour un bien, le cinéaste rééquilibre une carte de la France qui tend vers l’universel. Il n’existe pas de « petit » territoire et, finalement, notre pays tout entier vaut bien la peine d’y vivre.

Pourquoi  dans le premier chapitre du film ? Tout simplement parce que la famille du Sud va, elle aussi, s’ouvrir au monde. Le travail se retrouve être une opportunité pour accomplir le rêve d’habitation de sa femme et ils vont déménager tous ensemble dans le petit village du Nord. Plus que l’ouverture du Sud, c’est bien la consolidation du noyau familial qu’il faut prendre en compte. La famille française se retrouve alors comme la base de la France : le mari peut ainsi bien travailler, la femme n’est plus dépressive, l’enfant peut ainsi être bien élevé. Le réalisateur convoque sa région comme l’antidote à la crise que traverse la France. Le réalisateur joue clairement la carte de la métaphore régionale pour mettre sur un piédestal cette partie de la patrie des Droits de l’Homme qui se lèvent tôt, qui se contentent de choses simples et qui vivent sans jamais rien demander à personne. En cela, Dany Boon brosse un tableau salvateur de la France qui s’affranchit de la médiocrité cynique ou de la faiblesse ironique.

Un troisième moment de comédie ?

Bienvenue chez les Ch’tis se pose alors comme  un grand film populaire, au sens noble du terme. Drôle mais aussi profond, tout le monde peut se retrouver devant les enjeux, tant cinématographiques que sociaux, qui se trament à l’écran. Le film est aussi un formidable curriculum vitae pour un Dany Boon aux multiples talents. Même s’il n’est pas crédité à de nombreux postes, le métrage reste quand même son bébé tant il respire la patte boonienne. En cela, Bienvenue chez les Ch’tis est une œuvre qui évite le populisme car trop personnelle et surtout, elle vient dynamiter toute une cinématographie commerciale et dénuée d’identité.

Rating: ★★★★★★★★★☆ 

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