Le cas du prequel de L’Exorciste…

Passons brièvement sur le film original, chef d’œuvre absolu pour certains (cf. critique de M.Teub ici) et téléfilm allemand digne d’un après-midi sur RTL 9 pour d’autres, ce qui va nous intéresser ici sera l’entreprise de prequel débutée en 2002.

Le film original de William Friedkin avait déjà connu deux suites dispensables pourtant réalisées par des gens concernés et pas vraiment manchots. Le premier fut l’Exorciste 2 : l’Hérétique, dès 1977, mis en scène par John Boorman (qui avait refusé le premier film) puis L’Exorciste la suite en 1990, écrit et mis en scène par l’auteur du livre original William Peter Blatty, insatisfait non seulement de la séquelle de John Boorman mais aussi du montage de Friedkin. Mais comme je l’ai déjà précisé, ces films sont dispensables car beaucoup moins maîtrisés et loin de la puissance évocatrice du premier film.

L’Exorciste au commencement avait tout du projet casse-gueule puisque basé sur un principe sur lequel deux auteurs s’étaient cassé les dents. Mais la Warner, après le succès de la ressortie de l’Exorciste dans une version franchement discutable en 2001 (et qui permet de comprendre que le vrai génie sur l’Exorciste n’est pas Blatty mais bien Friedkin…) n’a qu’une idée en tête, faire de l’argent lancer un nouveau film de la franchise. Si les deux films qui vont en résulter n’ont pas un grand intérêt cinématographique, ils apportent un beau témoignage sur les méandres du processus de création d’un film. En ce sens, la vision de ces deux films peut presque faire office de documentaire au même titre que celui présent sur le coffret Pusher…mais là je m’égare !

Paul Shrader est donc engagé pour mettre en route un prequel au film de 74, film dans lequel on verrait le premier affrontement du Père Merrin avec le démon Pazuzu se déroulant en Afrique, mentionné le  temps d’une réplique dans le film original. Or Paul Shrader est connu pour être le scénariste de certains films de Scorcese (Taxi Driver en tête), plus spécialiste du cérébral que de l’action et du sang qui tache.

Le film raconte donc comment le Père Merrin, archéologue, découvre une église enfouie depuis des siècles dans un endroit ou le christianisme n’est pas censé être arrivé. Bien que l’exorcisme soit le climax du film, Paul Shrader place l’Eglise et l’Armée au centre de son métrage. Dès le début, il contextualise la crise de foi et de culpabilité du père Merrin par sa « collaboration » avec les nazis, des nazis qui n’ont rien à voir avec le diable. Puis, l’histoire se poursuit en Afrique, au Kenya plus précisément, colonie britannique à l’époque, fait qui a son importance. La mise en scène et le script de Shrader ne servent qu’une chose : en mettre plein les dents aux militaires/colons d’une part et à l’Eglise d’autre part. Le tout n’est pas fait avec la plus grande des subtilité, le jeune prêtre dégage clairement une déviance sexuelle, son attention auprès du jeune Billy Crawford (j’y reviendrai) fait bien rigoler le temps de certaines répliques et l’armée britannique est présentée comme une bande de crétins illettrés, style « Luc Besson présente la police ». Encore une fois, ni les hautes instances cléricales, ni les forces armées, bien que ridiculisées, n’ont un quelconque rapport avec le diable.

Malheureusement le film s’appelle l’Exorcsiste au commencement (enfin officiellement maintenant Dominion, a prequel to the exorcist…le mot Dominion désigne d’ailleurs à cette époque un Etat autonome au sein de l’Empire Britannique, ceci expliquant cela…) donc il va bien falloir exorciser quelqu’un. Le jeune pré-pubère chanteur pop ex de Lorie (ouf !) Billy Crawford littéralement sorti de nulle part (sérieusement un métisse asiatique errant dans les collines du Kenya même avec des prothèses aux sourcils pour faire très méchant ça ne choque personne ?) ne sera donc pas là juste pour cristalliser les déviances d’un jeune prêtre efféminé, il se trouve qu’il sera accessoirement possédé par le diable…Sans blague…Avec ses dents pourries et ses protubérances sourcilières j’aurais pas cru.

Trêve de moquerie, on ne peut reprocher à Shrader d’avoir fait un film cohérent, avec un réel point de vue personnel même si exprimé maladroitement et un quota pas trop envahissant de clins d’œils au film de Friedkin.

Mais les producteurs ne l’entendaient pas de cette oreille…Bien que cela paraisse inimaginable, ceux-ci semblent avoir attendu la version finale de Paul Shrader pour exprimer leur mécontentement. « Heu non mais ça va pas le faire là, il est où le sang ? Elle est où l’action ? Et puis on reconnaît pas le scénario du premier film là, virez moi ce Shrader et allez me chercher Renny Harlin, faut tout refaire là ! ».

Et voilà ce bon vieux action director propulsé aux commandes de l’Exorciste au commencement. Le scénario est entièrement réécrit pour coller le plus possible au déroulement du premier film. La distribution change complètement (Bye Bye Billy…) à l’exception du père Merrin toujours interprété par Stellan Skarsgard. Et Renny fait ce qu’il sait faire, de l’action, du gore, de la mise en scène nerveuse mais laide le temps de scenettes inutiles à la symbolique de bas étage (assez de cette stigmatisation des hyènes, surtout en mauvaises images de synthèse !).

Le scénario se concentre sur des gimmicks à la mode, intrigue à tendance complotiste pas très compréhensible, pirouette finale ridicule, caractérisation sommaire des nazis plus en rapport avec « la loi », comprenez que les nazi sont le diable et puis c’est tout, on ne va pas s’autoriser à réfléchir là-dessus quand même et puis de toute façon la guerre c’est mal donc c’est le diable. Sans oublier la cerise sur le gâteau, évidemment les p’tits noirs bien gentils et bien inoffensifs. Le tout étant inondé de rappels au premier film, le maquillage de fin étant une copie conforme du maquillage de Linda Blair sauf que dans le cas présent il arrive comme un cheveu sur la soupe là où dans l’original il participait à la montée en puissance (et en effroi) du métrage.

Mais la conclusion de cette vision enchaînée des deux films amène une grosse question sur la fabrication d’un film. Comment peut-on mettre autant d’argent dans un film, le finir puis remettre beaucoup d’argent pour tout refaire en pire ? D’autant que la version de Paul Shrader n’a jamais vraiment été exploitée puisque jamais sortie ni au cinéma ni en vidéo et la version de Renny Harlin a fait un four monumental.

Les voies des producteurs sont décidément bien impénétrables…

Dominion : A prequel to the Exorcist :

Rating: ★★★★★☆☆☆☆☆ 

L’exorciste au commencement :

Rating: ★★★☆☆☆☆☆☆☆ 

Derf

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