Marathon Man

Le cinéma américain des années 1970 nous a livré quantité de films importants qui ont fait date dans le paysage cinématographique mondial. Marathon Man en fait, bien évidemment, partie. Il faut dire que le long-métrage réunit un peu une (il y en a eu tellement à cette époque !) dream team de ce qui se pouvait faire de mieux à l’époque : John Schlesinger à la réalisation (Macadam Cowboy), William Goldman au scénario (Butch Cassidy et le Kid de George Roy Hill, Les Hommes du Président d’Alan J. Pakula), Conrad L. Hall à la photographie (directeur de la photographie de Richard Brooks, Stuart Rosenberg, John Boorman, George Roy Hill, John Huston et Abraham Polonsky), Michael Small à la musique (compositeur de Jerry Schatzberg, Alan J. Pakula, Arthur Penn, Sidney Lumet), Dustin Hoffman, Laurence Oliver et Roy Schreider au jeu.

Avec pareille équipe, nul doute que le film ne puisse être qu’intéressant. Et Marathon Man l’est, effectivement ! En grand film de cette décennie, le film convoque une crise de civilisation qui amène l’Amérique aux oubliettes via différents motifs.

Le premier, et le plus flagrant, c’est bien entendu la paranoïa qui vient contaminer l’ensemble du métrage. Le récit, tout d’abord, est un bel exemple de ce que pouvait faire le cinéma américain en termes de représentation schizophrénique : conspiration nationale (évocation du maccarthysme) et internationale (le trafic de diamant), ambiguïté politique (le rôle de La Division) et morale (la capture d’anciens nazis), jeu sur les faux-semblants (le frère et son équipier). C’est ici la crise des institutions qu’il faut prendre en compte. Les Américains ne donnent plus la confiance à leurs élites politiques et leurs institutions et se retrouvent alors perdus. Nous retrouvons en filigrane l’affaire du Watergate, la politique internationale (les mensonges sur la guerre du Vietnam, les interventions anti-démocratiques dans les politiques d’autres pays) voire nationale de Nixon (le Président des Etats-Unis lui-même était un grand paranoïaque). En résumé, c’est tout une représentation du calcul politique dans sa globalité que le réalisateur met en avant.

De plus, chaque objet présent à l’écran est sujet à un questionnement sur la continuité du récit : cet objet, aussi futile soit-il, va-t-il provoquer un événement ? Les interrogations constantes posent une atmosphère voulue tendue de par la thématique principale même du film. Tout ceci est, bien entendu, corroborée par un dispositif plastique tout à fait convaincant et adéquat. La réalisation sait s’attarder sur des gros plans au fort pouvoir significatif, utilise les mouvements de caméra à bon escient dans une logique d’accélération du récit, cadre ses plans tout en géométrie irrévocable et joue avec justesse sur le choix du point de vue. Le réalisateur sait parfaitement utiliser toutes les possibilités de la mise en scène pour construire avec intelligence et brio son thriller. Enfin, la musique, typique de cette période, joue sur la répétitivité et les ritournelles dans un genre industriel pour encore mieux enfermer le personnage principal dans le labyrinthe de son parcours.

Cette thématique paranoïaque, même si c’est le nerf du film, n’est pas le seul enjeu du film. Marathon Man est construit de façon à en balancer le plus possible sur les Etats-Unis. Mais John Schlesinger utilise ces différents motifs pour mettre en contexte de façon encore plus forte son métrage. L’alourdissement n’est pas au cahier des charges d’un grand cinéaste. La famille apparaît bien faible et basée sur le mensonge autant dans la relation fraternelle que dans la construction d’un couple amoureux, la ville est en crise et les secteurs économique et social sont en perte de vitesse comme en témoignent ces réminiscences de grèves ou de manifestations écologiques qui jalonnent l’arrière-plan. En ce sens, Marathon Man joue parfaitement son rôle de cinéma historique « nouvelle génération » (le passé n’est plus l’objet de représentation mais c’est le présent qui devient source pour les générations futures) en faisant acte de témoignage documentaire sur la décennie des années 1970 et en fissurant la dichotomie entre fiction et documentaire. Ce film aide à rendre compte de ce qui s’est passé en devenant responsable d’une époque car le réel devient l’objet même du film, sa matrice, son référentiel absolu. La fiction agit, tout simplement, comme une photographie de son propre contexte de réalisation. Mais ce qu’il faut bien voir, c’est que nous ne sommes plus dans le banal exercice de contextualisation d’une œuvre cinématographique. Bien entendu, chaque film est lié à son environnement de réalisation et cet aspect cinéma du réel a été maintes fois collé sur des films tous plus différents les uns que les autres. Néanmoins, il faut bien plus qu’une pauvre caméra tremblotante et / ou des acteurs amateurs (pour ne citer que quelques archétypes) pour rechercher cet effet de réel. Ici, la crise de civilisation était tellement ancrée dans sa structure même durant cette décennie que l’ambiant est bien trop fort. Et c’est bien le cinéma américain des années 1970 qui a initié cette mouvance, même si on peut retrouver des réminiscences plus tôt mais jouant davantage sur un contenu mythologique et pas encore sur le principe pur de réel.

Mais le film n’est pas seulement un objet analytique passionnant. Il se pare également d’une dimension humaine. Ce marathon man, Dustin Hoffman, court non pas pour s’entraîner pour le célèbre marathon de New York, chose qui peut apparaître futile, mais bien pour lui. Il veut se sauver lui-même. Par son parcours universitaire, le héros court déraisonnablement après un passé qu’il n’a pas encore digéré. Il veut suivre les traces de son père, suicidé, pour comprendre les tenants et les aboutissants de cette mort. Heureusement, le déroulement du scénario, dans sa logique du seul contre tous, va le conduire vers l’âge adulte. Il va devenir lui-même et faire table rase de son passé. Il s’affranchit de son père, de son passé, pour aller vers le futur et devenir ainsi un véritable Américain, toujours à la recherche d’une future Frontière. Cette dimension humaine est bien évidemment à mettre en corrélation avec la crise de civilisation. Non seulement, les Américains ne donnent plus d’assurance à leurs institutions mais ils n’ont plus confiance en eux-mêmes ou en leurs compatriotes, chose inimaginable dans cette Grande Société, pour reprendre les mots du Président Johnson dans les années 1960. Comment les Etats-Unis peuvent-ils alors avancer ? La réponse de John Schlesinger est évidente. Le pays est dans un marasme ambiant et il sera bien difficile de s’en sortir.

Marathon Man se pose alors comme un classique du cinéma américain. Le cinéma joue, ici, pleinement son rôle éducatif en proposant une telle mis en représentation. Et prouve, par la même occasion, que la cinématographie américaine des années 1970 avait pour ambition de prendre les spectateurs pour intelligents, citoyens et rebelles.

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