Green Zone

Après le succès critique et public de la série Bourne, Paul Greengrass s’impose désormais comme le cinéaste qui a apporté le plus au cinéma d’action des années 2000. Hérité du documentaire son style dopé à l’adrénaline a fait couler beaucoup d’encre, entre antis shaky cam et ardents défenseurs d’une nouvelle mise en scène sur le vif. Le cinéaste anglais est passionnant par l’évolution de cette forme haletante, et par la manière dont il l’utilise sur des sujets radicalement opposés. Et contrairement à ce que les apparences pourraient laisser penser, ce n’est pas forcément dans le docu-fiction que sa maestria formelle s’exprime le mieux. Green Zone, récit relatant la polémique des armes de destruction massives, cause fictive de la 2ème guerre d’Irak, est un exemple révélateur car trop souvent le cul entre deux chaises.
Avec son style reportage poussé à l’extrême on pourrait croire que Greengrass est un cinéaste de l’actualité, du relais d’informations immédiates, alors qu’au contraire il s’agit d’un cinéma très calculé, dans l’écriture le choix du sujet le montage. C’est là qu’est située une grande partie du plaisir cinématographique de ses films, dans la reconstitution du réel, autant en terme de sensation qu’en notion de vraisemblable. Même chose pour les sujets, difficile de lui reprocher d’être dépassé avec celui-ci, qui date de 2003, puisqu’il a toujours assumé ce décalage, et que cela témoigne au moins une fois de plus que le cinéma américain est prompt à imprimer sur pellicule, sans concessions, les travers du pays, même sous la direction d’un étranger.

Paul Greengrass a toujours été fasciné par des comportements extrêmes : moments où l’humain est dépassé, puis finit par se surpasser pour transcender l’épreuve. Son style si particulier convient alors parfaitement pour retranscrire la stupeur de l’impuissance et la sidération de la surpuissance. Idéaux d’action dans leur alternance et la manipulation subtile de leurs tenants et aboutissants. Ce que ses Bourne arrivèrent avec brio à retranscrire, bien mieux que les sujets à fonds engagés et documentés de ses autres films, où la reconstitution ressort plus pour ce qu’elle est à la télévision : une retranscription d’évènements réels. Vol 93 trouvait sa limite dans la répétition des figures d’impuissance de ces militaires et ces agents de renseignements complètement aveuglés malgré leurs outils de surveillance à la pointe de la technologie. Il n’y avait que le final pour déclencher le déclic de l’action dans une fulgurance trop brève pour porter le film, tout en tension mais moulinant parfois à vide. Ce sentiment prévaut parfois dans Green Zone, qui a à la fois l’avantage, mais aussi malheureusement le handicap, de venir après les Jason Bourne.
La Mort dans la peau est sans aucun doute le sommet de sa courte filmographie (allez expliquer cela à ceux qui pensent encore que le fond est plus important que la forme). Greengrass y réussissait la greffe de son style nerveux caméra à l’épaule au cinéma d’action hollywoodien. Le doute, les instants de faiblesses du personnage étaient encore présents mais portion congrue puisque sujet principal du premier film. Le cinéaste pouvait alors se concentrer sur son angle machine à tuer et coller aux basques d’un super-héros réaliste, créant une sidération de chaque instant, seulement tempérée par les moments où il n’était pas à l’écran, et où se démenaient en vain des opposants pourtant lourdement équipés. L’équilibre entre la maîtrise physique intelligente (la manière toujours en mouvement mais avec jugeote et réalisme dont l’agent se débarrasse de ces poursuiveurs/assaillants en renversant les situations) et la mise en scène formaient une symbiose qui permettait des séquences mémorables. Dans Green Zone, on retrouve Matt Damon et l’on ne peut s’empêcher de penser à un « Bourne en Irak ». Sauf qu’ici l’enjeu est totalement différent. La vérité est toujours en jeu, mais ce n’est plus de la peau du héros dont il est question mais d’une vaste fumisterie internationale. Problématique bien plus floue et donc forcément moins physiquement retranscriptible.

Toute la première partie de patrouille et d’interventions, ainsi que les tractations de seconds rôles en cols blancs nous rappellent le versant reconstitution historique du cinéma de Greengrass et développe sa thématique de l’impuissance américaine. Ces scènes ne sont pas sans rappeler le récent Démineurs. Mais ce dernier était cependant plus cinématographiquement efficace car fonctionnant par blocs de suspense il possédait un vrai parti-pris de fiction, là où Greengrass est en flux tendu de déplacements militaires en discussions de couloirs.
Le capitaine Miller isolé dans la deuxième partie, et les enjeux et personnages tous clairement posés, on peut alors passer à une fictionalisation de la réalité plus poussée, à des séquences plus abstraites et moins démonstratives. Malheureusement Greengrass ne choisit pas vraiment car son personnage n’étant pas présenté comme un surhomme (alors qu’un soldat pourrait l’être), il ne peut reproduire des exploits à la Bourne. D’où ce sentiment d’être constamment en-deçà, malgré une réalisation qui ne ménage pas le spectateur. Niveau action, toujours le véritable sujet du cinéaste derrière l’apparence politique finalement toujours très simple, il ne se passe finalement pas beaucoup de choses, et surtout rien qui permette le contrôle, le ludisme et l’organisation millimétrée de scènes comme les poursuites en voiture, les toits de Tanger, ou celle de la gare dans les Bourne. Greengrass retranscrit parfaitement tension et agitation mais a un peu de mal avec le chaos de la Green Zone d’un Bagdad à feu et à sang. Ce qui fonctionne sur une entame courte et incisive, a du mal à s’installer sur la longueur, car le cinéaste n’a pas un vecteur suffisamment illustratif. On suit alors plus l’enquête du capitaine Miller, ses hésitations, ses doutes, que ses actes, dans un scénario de manipulation politique comme toujours assez simple.

Green Zone reste un bon film d’action en plus d’un témoignage brut, jamais dans le dossier surdocumenté, arrivant à faire passer son petit message avec plus ou moins de bonheur. Les seconds rôles fonctionnels finissent par montrer un peu trop les rouages d’un script assez mince.
Le spectacle est néanmoins assez frustrant quand on connaît la capacité de mise en images du cinéaste. Les fulgurances sont présentes mais elles se limitent à quelques plans, jamais une séquence entière ne fascine au point de pouvoir la citer en sortant (celle de l’hélicoptère peut-être, mais davantage gouvernée par des effets numériques qui ne rejoignent pas la sensation physique du cinéma de Greengrass). Malgré la sonorité patronymique, la Green Zone n’est pas un terrain où il démontre particulièrement sa maîtrise.
Brillant par la tension mais perdu dans l’action, on a connu le cinéaste plus percutant. Le message lui, certes jamais surprenant et un peu didactique au final, est parfaitement clair et efficace. Mais est-ce vraiment le plus important avec un formaliste de cette trempe ?
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Tags: 2010, Brendan Gleeson, guerre, Irak, Matt Damon, Paul Greengrass, Politique, Thriller, USA
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