Alice au pays des merveilles

Burton et Disney se sont retrouvés. Lui qui avait un univers bien trop sombre et torturé pour la firme de Mickey dans les années 80, quand il travailla sur quelques-unes de leurs productions animées en déclin, s’attaque aujourd’hui à l’une de leurs œuvres les plus reconnues, la plus étrange et par là même la moins disneyenne de toute : Alice au pays des merveilles. Ce choix est intrigant mais risqué pour le papa d’Edward aux mains d’argent, et l’on se demande après une décennie 2000 pour le moins chaotique pour sa carrière, comment cet ex-marginal reconverti dans le divertissement de masse va pouvoir revisiter l’œuvre de Lewis Caroll.

Le film n’est pas un remake « à la lettre », Alice étant désormais une jeune femme de 19 ans sur le point de se fiancer. Cette entame laisse espérer davantage qu’un décalque et il nous tarde de repérer les petites (ou grosses) différences, le décalage qu’un tel auteur peut amener, avec un univers si connu de tous désormais, tellement qu’il est vendu sur son nom. Mais très vite le spectacle se limite aux jeux des 7 erreurs. Alice est amnésique de sa première visite (comme la scénariste devait l’être d’avoir vu le Roi Léo quand elle a écrit le Roi Lion, humm…). Donc rebelote pour le même parcours. Bienvenue à « Underland », la version parc d’attractions un peu plus terne du Wonderland original. Le nom de ce nouvel univers est pourtant à peine murmuré, à l’image de la personnalité très discrètement retranscrite d’un Burton en pilotage automatique sur un scénario qui revisite littéralement, longtemps, trop longtemps, sans apporter sa relecture.
Dès le départ ce qui capte le plus l’attention c’est le visuel, à travers une 3D type fête foraine, jouant davantage les effets que l’immersion, et une direction artistique quelque peu… bancale. On explore, on découvre ce qui a été fait de tous ces décors et personnages si connus, et l’on oscille entre paysages inspirés et quelques laideurs numériques (ou pas numériques, la tête d’Anne Hathaway étant encore plus flippante que la giant head de sa sœur rouge). Malgré tout, le kitsch un peu indécis du film rappelle parfois les expérimentations des années 80. Les défauts bien visibles dans des plans d’ensemble à l’impact rabougri, ou dans l’utilisation assez primaire de la 3D, font un peu partie d’un charme qui n’existait plus depuis longtemps dans l’ère des SFX photoréalistes : le droit à l’erreur. Le cul entre deux chaises, un peu comme le cinéaste, cette esthétique tient du « coloré terne », ça pète de partout mais ça reste majoritairement fade, renforcé par une photographie sombre peu aidée par le procédé 3D (qui comme pour Avatar l’altère considérablement), et une mise en scène de Burton encore plus effacée que d’habitude, laissant une grosse marge à la post-production.

Néanmoins, jusque-là rien de catastrophique, le récit se laisse suivre car le matériau original reste d’une belle efficacité. La Reine rouge est franchement réussie et la nouvelle Alice bien incarnée. C’est le mot car Mia Wasikowska possède un jeu très réaliste qui contraste avec son entourage. Elle n’est pas une créature de l’ancien Burton, ce n’est pas une Christina Ricci éthérée, c’est une jeune femme tout ce qu’il y a de moderne et elle parvient parfaitement à retranscrire ce rôle. D’une manière bien plus tangible et crédible que le scénario en tous cas, mais on y reviendra. A partir de la rencontre avec le chapelier un changement s’opère, où l’on sent vraiment le script retravaillé pour imposer Depp en second rôle primordial, et donc très présent à l’écran. Son interprétation décalée commence à sentir la formule du duo fétiche, mais il n’en est tout de même pas devenu agaçant pour autant. Il faut dire que c’est aussi lui le cachet le plus concrètement burtonien de l’ensemble, même si l’on sait qu’il a su imposer sa folie dans d’autres grosses productions.
Les choses se gâtent dans un dénouement guerrier qui fait appel comme une formule à tous les ingrédients des blockbusters de la dernière décennie : la prophétie, l’élue et l’épique bataille finale. On se pince alors de retrouver des plans de la Boussole d’or ou du Seigneur des anneaux, qui finissent de confirmer que Tim Burton n’avait pas grand-chose à faire des 80% d’effets numériques du film et encore moins de la 3D. Le bestiaire, les toqués l’intéressent, mais une fois passés en revue, quand il faut raconter une histoire, c’est la scénariste du Roi Lion qui reprend les rênes, dans une direction loin d’être réjouissante. On se pince à nouveau (décidément, ce n’est pas un rêve) d’une Alice en Jeanne d’Arc, du peu de sexualité de cette jeune femme pourtant vouée à s’épanouir… mais dans l’affrontement guerrier. A grandir et rapetisser sans arrêt, la miss est toujours nue sans l’être. Pas une once de sensualité à un point que les transformations deviennent redondantes et ridicules. On ne va pas jusqu’à souhaiter imposer une paire de nibards dans un Disney (quoique…), mais alors à quoi bon en faire une adulte si elle est asexuée ? La preuve il y a bien une histoire de séduction dans le film mais elle dure 5 minutes et totalement à l’insu du plein gré d’Alice (la miss Roi Lion doit être encore plus mormone que l’auteur de Twilight). Une telle pruderie est étonnante mais une fois de plus révélatrice de la psyché américaine en matière de violence et de sexe. Tranchez des têtes tant qu’il vous plaira… La danse semble remplacer ce manque dans deux séquences clés, qui, il faut bien le dire, sont parmi les plus ratées du film.

Autant l’entame était assez amusante et plutôt en accord avec la normalité que Tim Burton démontait à ses débuts, autant la fin rapidement expédiée ne se permet en climax pétard mouillé qu’un pas de danse ridicule, et un curieux épanouissement en faveur de la mondialisation. Le pays des merveilles semble être dans le voyage, dans l’ouverture au monde, pourvu qu’il y ait de l’argent à l’arrivée… De nos jours Alice serait trader. Et Burton, à nouveau, plus que l’ombre de lui-même.
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Tags: Helena Bonham Carter, Johnny Depp, Mia Wasikowska, Tim Burton, Walt Disney
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