Shutter Island

Qu’on appelle ça comme on veut, académisation du maître, période mainstream, ou simplement l’âge, peu importe, le vénérable et on en peut plus vénéré Martin Scorsese a perdu un peu de son mojo depuis le sommet Casino, en 1996. La même sensation de manque parcourt son œuvre depuis son film monstre Gangs of New York. Son cinéma n’a plus la même incarnation ni la même fougue qu’auparavant, s’emparant de grands sujets auxquels il apporte une indéniable patte sans totalement les transcender (Aviator) ou revenant sur ses terres mafieuses avec un détachement comique comme pour rafler les oscars qui, fort injustement, lui manquait avec une copie de rattrapage (ses Infiltrés – ou Departed, « défunts » – bien nommés dans les deux cas pour chiper les statuettes a posteriori). Son cinéma est moins grave, moins touchant, et en même temps plus lourd. On reconnaît encore un film de Scorsese, mais sans y adhérer totalement, corps et âme, comme auparavant.

Une nouvelle période à accepter, un peu frustrante, mais loin d’être aussi catastrophique que la majorité de ses collègues du Nouvel Hollywood. Car Marty a encore la foi, il prend plaisir à monter des gros projets, à tenter des choses différentes, même si la flamme s’est un peu atténuée. Shutter Island ne fait pas exception. Mince, encore juste un bon film. Décidément, on ne s’y fera jamais.

Nouvelle collaboration avec Leonardo DiCaprio, Shutter Island est encore un hommage à un cinéma que le maître cinéphile adore, celui de la série B, du film noir au thriller psychiatrique, de Hitchcock (Rebecca) à Samuel Fuller (Shock Corridor) avec cette fois, et c’est nouveau chez lui, quelques ambiances d’épouvante qui ne sont pas sans évoquer Shining. On rajoute une bonne dose de méta-cinéma dans la mécanique particulière du film, qu’il ne faut dévoiler puisqu’elle repose sur un twist (même si celui-ci est très éventé au bout de la première heure). Dès le départ l’ambiance est pesante, les dialogues signifiants, la musique plombante et plus effrayante qu’elle ne devrait, bref, un sentiment de surcinéma intrigant mais pas forcément déplaisant nous happe littéralement à mesure que l’on aborde cette île mystérieuse avec ces deux marshalls. Cette atmosphère rappelle bien sûr un cinéma des années 40 et 50 qui signifiait beaucoup en montrant peu, mais Scorsese y ajoute une mise en scène très ample et formaliste de travellings en hélico en longs ralentis. Cette entame nous cueille si on a envie de se laisser porter par ce cinéma très conscient de lui-même, mais elle peut aussi provoquer un rejet immédiat.

L’enquête suit alors son cours alternant classiques face-à-face et les rêves-hallucinations du personnage principal. Teddy Daniels est le pivot du film, un policier hanté par son passé, fiévreux, border line. DiCaprio lui apporte une intensité de chaque instant, interprétation qui colle en tout point à la réalisation d’un Marty qu’on pense avoir retrouvé dans le mode chien fou d’antan. Néanmoins, toujours le même problème, l’acteur éternellement juvénile fait 10 ans de moins que le rôle…

De solides seconds couteaux, de Ben Kingsley à Mark Ruffalo, assurent une belle charpente au récit qui ressemble de plus en plus à une descente aux enfers, aux rouages malheureusement voyants, la faute à un montage pas assez resserré qui nous laisse trop réfléchir au pourquoi du comment, sans nous embarquer réellement dans la spirale infernale. Les décors comme la lumière sont pourtant exploités à merveille, on aimerait plonger avec cet étrange personnage, mais peu à peu on décroche, jusqu’à arriver à une révélation qui n’en est plus vraiment une. Le film fait alors du surplace explicatif et commence la partie la plus laborieuse, suspense psychologique peu efficace car répétitif, dialogues et flashback surlignant les informations.

Il est dommage de conclure ainsi une histoire qui tant qu’elle se contente d’images fortes (à l’exception de l’appesantissement incompréhensible sur les corps des camps de la mort) demeure immersive, proposant des séquences oniriques vraiment touchantes, et une enquête classique mais prenante. Shutter Island laisse alors un goût frustrant en bouche, même si le plaisir était clairement là pendant une bonne partie de la projection. Le cul entre deux chaises, comme le montage de la fidèle Thelma Schoonmaker, peu à l’aise avec ses faux raccords volontaires mais pas assez poussés pour provoquer autre chose qu’une interrogation sur la bonne santé… des techniciens du film.

2501

Rating: ★★★★★★★☆☆☆ 

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5 Commentaires

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Pas lu, juste la note. A priori, je vais devoir me contenter de la VF… :-(

Commentaire by feilong74 on 15 mars 2010 20:06


mon plus gros souci avec ce film fut quand même la musique assourdissante voire omniprésente qui m’a plus soulé que mis dans l’ambiance…

Commentaire by toriyazaki on 16 mars 2010 18:47


Vu dimanche. Un bon film, une musique effectivement rarement bien choisie, oscillant entre le très bon (jeu d’acteur, séquences flash back noyade, visite secteur D, le plan du phare…) et le médiocre (rats et contre champ sur gros fond vert pas beau), et comme le dit 2501, l’enchainement de séquences explicatives qui rend le rythme du film un peu bancal sur la fin. Pour ce qui est du fond, et du sujet autour de la psychologie et de ses différents courants, c’est quand même une sacré expérience. Bizarre de trouver le fond meilleur que le visuel dans l’ensemble. Une seconde vision s’impose forcément.

Commentaire by feilong74 on 31 mars 2010 19:53


A oui derf, une miss Dawson s’est glissée dans le film, sauras tu la reconnaitre ?

Commentaire by feilong74 on 31 mars 2010 19:54


enfin vu…bon ben en gros comme M.2501 depuis gangs of new york je ne suis plus vraiment transcendé…et pour autant c’est loin d’être mauvais mais c’est académique, sans surprise avec comme tu le dis un twist qui n’en est pas vraiment un. Effectivement quelques fonds bleus (ou verts c’est vous qui voyez) criards qui ressortent encore plus en HD (va falloir trouver une solution les gars…). Mais Di Caprio est quand même vraiment bon.

Sur le fond….bon moi suis moyennement convaincu, évidemment j’ai pensé à shining aussi mais cette approche de la folie n’est pas aussi jusque-boutiste avec des facilités qui me gonflent (le coup un peu lourdingue des camps nazis). Pour se faire triturer le cerveau dans tous les sens, mieux vaut se faire l’antre de la folie…

ps : Jen Lindley en force ;o)

Commentaire by derf on 3 octobre 2010 8:40

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