Lovely Bones

Après des productions on ne peut plus gigantesques, Peter Jackson est de retour sur les terres intimistes fantastiques de son Créatures célestes. On aurait tort pour autant de considérer ce Lovely Bones comme un film mineur et encore plus comme une œuvre facile, car elle est sans doute la plus audacieuse et la plus risquée de son auteur.
Pouvait-il y avoir un récit encore plus inadaptable que celui de la Terre du Milieu ? Peter Jackson semble répondre par l’affirmative en se lançant dans cette histoire sordide, celle d’une jeune adolescente assassinée qui conte des limbes les circonstances et les conséquences de la fin de sa courte vie. Lovely Bones couvre un spectre impressionnant de genres différents, de la chronique familiale au mélodrame, en passant par le thriller, le film de serial killer, et le fantastique.

Bon, maintenant, soyons clair, un tel défi ne donne pas pour autant le chef-d’œuvre de l’année. Parfois un peu empêtré dans son parallèle entre au-delà et réalité, le film semble naviguer à vue et perd la force indéniable de ses parties dans un final qui tire trop sur la corde. Malgré tout, Peter Jackson fait encore preuve d’un incroyable talent formel. Le cinéaste néo-zélandais confirme clairement qu’il est de la trempe des Spielberg et autres Cameron, un excellent conteur, formaliste mais pas styliste. Peu attiré par le glauque de son sujet, il ne montre pas les meurtres tout en n’évitant aucunement un suspense malsain, exécutant des scènes d’une tension peu commune.
Les séquences d’exposition avant le meurtre installent d’emblée des personnages simples, une ambiance un peu surannée volontaire puisque dès la première image le film est raconté en voix off par la victime. Les seconds rôles ne font pas dans la performance, mais leur solide expérience permet de construire un réel cocon familial, du grain de folie de la grand-mère Sarandon à la gravité des parents Wahlberg et Weisz, chacun assure dans ce qu’il fait de mieux. Ils sont une base solide qui permet de mettre en avant la jeune Susie, Saoirse Ronan brillante dans un rôle difficile, et un Stanley Tucci vraiment inquiétant dans le rôle du tueur.

Le visuel kitsch des limbes blindé d’effets spéciaux clinquants, et mis en avant dans la promotion du film, a le goût qu’on peut estimer mauvais, du moins naïf, d’une ado de 14 ans, et ne concerne finalement qu’une très petite partie du film. Spécialiste de l’exercice, Jackson ne cesse de tisser des correspondances entre cet univers imaginaire et la réalité. Même si on l’a connu à ce niveau plus inspiré, il y parvient sans jamais faire appel à aucun symbole religieux, hormis la mention anecdotique d’un « paradis » par une jeune fille. Ce n’est pas un moindre exploit que de ne pas tomber une seule seconde dans la bondieuserie avec un sujet pareil.
Néanmoins, même si l’on comprend bien le point de vue adopté, certaines personnes pourront être dérangées par cette naïveté volontaire, et l’on peut avoir du mal à rester dans le film avec l’esthétique un peu trop fonds d’écran de certaines scènes. Le néo-zélandais réussit pourtant à merveille à confronter l’horreur et l’innocence, à travers l’histoire de cette vie coupée dans la fleur de l’âge. Il était donc indispensable d’en passer par de grands archétypes, pour révéler cruauté et injustice. Il faut savoir accepter ces élans exacerbés, le récit marchant sur un fil ténu. Peter Jackson étant un grand cinéaste baroque, voire pompier, il ose affronter son sujet à bras-le-corps contrairement à une majorité qui aurait facilement et hypocritement fait « parler les silences », les non-dits, et ce genre de connerie auteuriste souvent stérile. Etre un conteur ouvert à toutes possibilités de divertissement, au suspense, à l’émotion non contenue, au lyrisme, n’empêche aucunement une certaine subtilité indispensable au sujet. Mais peut amener à se mettre à dos une quantité non négligeable de spectateurs, peu habitués à de tels partis-pris.

Gravité et divertissement ne sont pas incompatibles, et Lovely Bones, malgré quelques errements et une conclusion un peu trop étirée, vient le prouver d’une bien belle manière. Son histoire touchante se construit dans le réel, ces limbes n’étant finalement qu’accessoire, qu’un symbolique passage. Il est d’ailleurs étonnant pour un cinéaste porté sur l’imaginaire que ce ne soit pas l’onirisme qui porte le film mais bien ce qui se passe dans la réalité. Et ce n’est pas la moindre de ses qualités que de pouvoir aborder le deuil d’un enfant d’une façon aussi neuve et surprenante. Jouant la fausse piste du thriller mais tout entier tourné vers l’humanisme, ce Lovely Bones est une œuvre fragile, imparfaite mais fascinante.
Il est juste dommage, vu l’accueil négatif du film, qu’on ne pardonne pas un sujet casse-gueule à un cinéaste aussi installé qui ose après tous les succès se lancer dans un tel défi, là où on ferme les yeux devant des blockbusters dont le consensuel et la banalité deviennent un ordinaire médiocre paresseusement toléré. Grandes chances de réévaluation du film dans quelques années.
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Tags: 2010, Fantastique, Mark Wahlberg, Peter Jackson, Rachel Weisz, Saoirse Ronan, Stanley Tucci, USA
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