Les 3 Royaumes

L’annonce d’un John Woo retournant au pays, pour tourner un wu xia pian avec le plus gros budget du cinéma chinois avec les stars Tony Leung et Takeshi Kaneshiro en têtes d’affiche, on avait beau se rappeler les lointaines grandes heures du monsieur, on regardait tout de même ça avec un œil si ce n’est méfiant du moins distant. Une trop longue parenthèse hollywoodienne nous avaient sérieusement refroidis quant à l’espoir de retrouver un jour le maître du film d’action à son firmament. Has been les joies pétaradantes des bobines gunfightées, enterré à jamais le lyrisme grandiloquent des romances et amitiés exacerbées…
Débarque alors Les 3 Royaumes, presque sans crier gare. Pour mieux gifler notre visage d’infidèle d’une claque magistrale.

L’ampleur de l’histoire contée dans Les 3 Royaumes nécessitait une durée adéquate. John Woo s’est donc attelé à une véritable fresque guerrière pour laquelle il a obtenu les moyens les plus colossaux. Distribué en deux parties, le film ne dure pas moins de 4h40, mais dans le doute (des distributeurs) devant l’intérêt pour un public occidental d’un récit ancré dans l’Histoire chinoise, Woo a lui-même supervisé la version internationale de 2h25 qui sort dans nos salles. Un film coupé de moitié ne saurait bien sûr pas rendre justice à l’œuvre initiale, mais le travail effectué par son monteur attitré David Wu est exemplaire et permet tout de même de goûter la synthèse d’un grand spectacle qui ne peut s’apprécier pleinement que sur grand écran. Une fois découvert ce digest pour le blanc profane on n’éprouve qu’une envie : prolonger l’expérience avec l’original.
Dans une orgie de ralentis, d’arrêts sur image et de fondus enchaînés millimétrés, Woo a retrouvé la grâce d’antan. Son style si fluide magnifié par un montage régit par le mouvement nous laisse plus d’une fois pantois. Qu’il s’agisse de présenter les personnages à travers leurs faits d’armes, ou simplement de filmer un duel de cithares, la caméra use de la même aisance pour souligner chaque geste, chaque expression, pour parler en mettant en relief l’action, quelle qu’elle soit. Le cinéaste a donc su appliquer au wu xia pian – genre par lequel il avait commencé sa carrière il y a trente ans avec La Dernière chevalerie – le style si particulier qui avait bouleversé le cinéma de Hong-Kong dans les années 80, et les spectateurs occidentaux par la suite. C’est un juste retour des choses puisque ce sont ces films de sabres qui l’ont fait rêvé durant sa jeunesse, plus particulièrement ceux de Chang Cheh. Les 3 Royaumes n’est cependant pas qu’un simple hommage mais véritablement une nouvelle date dans l’histoire du genre. Bien que les années américaines aient été plus douces pour John Woo que pour nombre de ses compatriotes vite repartis, cela ne signifie pas pour autant qu’il n’a pas conscience d’y avoir laissé quelques plumes. L’utilisation qu’il fait ici de ses gimmicks le prouve magistralement. Le fameux mexican standoff est détourné façon fines lames. La colombe qui était devenue sujet de moquerie sert le récit, héroïne d’un plan-séquence qui donne l’échelle de l’ambition de l’œuvre.

C’est avec un immense plaisir que nous retrouvons ce cinéma premier degré, que d’autres ont qualifié de naïf dans des circonstances moins belliqueuses, avec toutes les thématiques du cinéaste regroupées dans un film monstre, un film somme. La maîtrise de chaque élément n’en est que plus impressionnante. D’amitiés en romances, de loyauté en code d’honneur, tout fonctionne à nouveau comme s’il n’avait jamais quitté Hong-Kong. Le scénario est à ce titre parfaitement structuré, mettant en avant la stratégie plus que d’ordinaire dans ce type de fresque. Le personnage interprété par Takeshi Kaneshiro, au cœur des intrigues sans jamais sortir une arme, est le plus intéressant et fait le lien entre tous les protagonistes. Son duo avec Tony Leung, charismatique dans un rôle plus classique, fonctionne parfaitement. Les 3 Royaumes ne se nourrit donc pas seulement de grandes batailles, mais sait passionner par ses nombreux rebondissements stratégiques et les rapports entre les personnages, ce que la version courte ne fait qu’effleurer. Les femmes ont aussi leur rôle à jouer, d’une importance primordiale car comme souvent au cœur du conflit, dans des styles opposés entre la jeune guerrière espiègle en infiltration derrière les lignes ennemies et la femme du roi objet de toutes les convoitises. Enfin, les arts et les 4 éléments seront aussi de la partie pour parachever le lyrisme et l’épique de cette épopée.
Le film semble ne rien laisser au hasard, enrichissant sans cesse sa palette pour retranscrire l’art de la guerre selon John Woo, pour un final pourtant profondément pacifiste.

Même si Les 3 Royaumes se construit avant tout sur les personnages, on ne peut pas occulter les batailles somptueuses qui le compose. Nombreuses, variées, inventives, il est impossible de toutes se les remémorer en détail après la séance. On sent clairement une double influence qui sonne comme un rêve de cinéphile : Kurosawa pour l’esthétique, Le Seigneur des anneaux pour l’ambition et l’efficacité. Nombre de plans citent littéralement Ran ou Les Sept samouraïs, en particulier lors des gigantesques incendies, ou pendant la « scène de la tortue », tour de force visuel et chorégraphique. La variété des tactiques de combat employées, les particularismes de chaque général héroïque, le crescendo dans les affrontements, jusqu’à une inédite et incroyable bataille navale, rappellent les morceaux de bravoure de la trilogie de Peter Jackson.
La flamboyance retrouvée du cinéaste hong-kongais permet de tout faire passer, de l’aspect too much de l’accumulation des combats jusqu’à l’étonnant désir d’exhaustivité des thèmes traités (dans la version initiale, bien sûr). L’élégance sensorielle purement cinématographique à l’œuvre dans Les 3 Royaumes nous venge d’une morose décennie d’auteurs mineurs et d’enlumineurs de poésie toc dans le cinéma chinois.
En attendant que l’empereur Hark sorte de sa léthargie, the king is back, espérons pour de bon.
Rating: 








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Tags: 2000-2009, Hong Kong, John Woo, Takeshi Kaneshiro, Tony Leung, wu xia pian
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