Watchmen

Adapter l’inadaptable. Après plusieurs tentatives infructueuses, le malheureux à qui échoue cette mission a choisi… de l’esquiver. Judicieux dans le cas de Watchmen, le parti pris d’une fidélité absolue, déjà éprouvé sur Sin City, et qui semble encore plus dans le cas de l’oeuvre culte d’Alan Moore une nécessité plutôt qu’une facilité, permet à l’efficace faiseur hollywoodien Zack Snyder de s’en tirer avec les honneurs.

Watchmen le film n’arrivera pas au niveau d’excellence du comics, ce qui semblait inévitable, mais il demeure un vrai bon film de super-héros ne transigeant pas avec son brillant matériau d’origine, ce qui n’était déjà pas une mince affaire.

Illustrateur plutôt qu’auteur, le jeune réalisateur accouche ici d’un inattendu morceau de pelloche qui marquera beaucoup d’esprits, et en rebutera sûrement davantage. Avec un tel résultat il a plus de chances de se mettre à dos le grand public, et dans la poche les fans, même hardcores. Ce qui, dans un contexte de production hollywoodien, n’est pas un petit exploit. Il avait déjà procédé d’une manière similaire avec le Zombie de Romero, autre gros morceau de geek culture, autre « intouchable ». Ne pas chercher à rivaliser mais se soumettre à la force de l’oeuvre, pour se concentrer sur une exécution d’une efficacité indéniable. La narration est gardée telle quelle, et même s’il manque quelques passages pour satisfaire le distributeur, on nous les promet dans les multiples versions longues à venir.

Snyder est malin et sait parfaitement jouer des attentes des deux bords, financier et public. Alors oui, le jeune homme a ses péchés mignons, ralentis marque de fabrique et combats pêchus qui dans le contexte de Watchmen sonnent faux, mais ces courtes séquences sont un bien faible prix à payer pour bénéficier d’une histoire d’une telle exigence thématique.

L’intrigue à tiroirs a gardé sa noirceur et sa mélancolie, même si la mise en abyme est peut-être moins vertigineuse à cause d’une narration qui n’est pas pliée aux besoins cinématographiques. Peu importe les digressions, le déséquilibre, dans la BD tout finit dans un maelstrom facilement digérable par une lecture longue et attentive. Au cinéma, l’enchaînement de séquences comme autant de vignettes est pervers, et le rythme s’en ressent gravement dans un film qui perd de sa superbe en accumulant les informations, laissant la part du pauvre à un montage mécanique soumis à la littérature.

Watchmen ne sera pas transcendé mais retranscrit. Mais l’effet déceptif qui en découle colle curieusement assez bien à l’ambiance désabusée de l’oeuvre. Et point important pour l’accueil du film de Snyder : il arrive pile poil au bon moment, en pleine ère de déconstruction héroïque (les derniers Stallone, Eastwood), thème dont l’œuvre de Moore et Gibbons est et restera une pierre angulaire.

Hormis ses tics visuels heureusement plus rares que dans 300, Snyder s’est calmé dans sa mise en scène et nous offre des scènes posées, et une réalisation presque trop classique. Nous avons donc le temps de nous laisser happer grâce à une belle direction artistique et à une brochette d’acteurs convaincants. Sexe, violences, visions apocalyptiques, et d’autres plus insolites, sont au rendez-vous et permettent au film d’être une véritable expérience, prenante et déstabilisante, même avec un capitaine humble et encore un peu vert à la barre.

Car les menus défauts et fautes de goûts ne manquent pas, des choix musicaux, souvent trop évidents ou incongrus dans les singles choisis, et un peu fadasse passe-partout sur la bande originale, jusqu’au numérique un peu dégueulasse de Mars par exemple. Mais le comics n’est pas non plus connu pour son bon goût esthétique. L’essentiel est ailleurs, et Snyder a su le respecter, déceler un potentiel gigantesque qu’il a au mieux servi, et c’est déjà ultimement réjouissant.

Rating: ★★★★★★★★☆☆ 

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