Speed Racer

Après la déconfiture d’une trilogie baudruche dont on a adoré se moquer, les frères Wachowski reviennent avec un projet totalement opposé. Pourtant la japanime est encore au coeur de ce Speed Racer qui prend le pari d’un hommage direct là où Matrix puisait ses inspirations à la limite du plagiat, en tirant un gros patchwork, génial pour les uns, opportuniste et de mauvais goût pour les autres (principalement les amateurs des oeuvres pompées…). L’ultime avantage de ce dernier essai, qui change totalement la donne pour les deux frangins, ainsi que pour leurs détracteurs – et qui va déstabiliser ceux qui voyaient en eux les chantres d’un cinéma de genre profond, voire hum… philosophique – c’est qu’ils s’attaquent à une oeuvre lointaine, une série animée légère et artistiquement faible. Leur marge de manoeuvre en est d’autant plus importante, et ils en profitent pour dépasser le matériau initial, l’exploser allégrement avec les moyens technologiques les plus modernes, tout en gardant un regard respectueux, bien sensible ici, plus que par le passé où la pompe, la prétention, et la frime l’emportaient avec arrogance.

L’ambition qui anime les frères Wachowski est donc à double tranchant, leur talent indéniable depuis leurs premiers essais s’esquintant fréquemment les dents sur des modèles trop grands pour eux, des Coen pour Bound, aux plus grands noms de la japanime et de la SF. Cette fois, finies les prises de tête architecturales et virtuelles, autant investir la matrice de plein fouet en boostant la forme des œuvres qui les influencent, à travers en plus un beau clin d’œil aux amours d’enfance. Oui Speed Racer est une comédie familiale, dans le plus pur esprit, complètement premier degré, bon enfant, et enlevée. Oui Speed Racer est aussi un OVNI visuel incroyable, à l’esthétique jeu vidéo revendiquée, de F-Zéro à Mario Kart. Autrement dit, le spectacle qui nous est offert a tout de l’accident industriel pour les studios, imaginez plutôt le paradoxe : un divertissement tout public expérimental, où les pitreries d’un gamin et de son singe alternent avec des symphonies de lumières et de couleurs explosant nos rétines fascinées. Le box-office le confirme d’ailleurs partout où il sort, le film est une aberration.

Tant pis pour le tiroir-caisse, Speed Racer sera un prototype, œuvre d’artistes bankables qui poussent leurs obsessions à leur limite sans se soucier du formatage ambiant (lourdement présent à Hollywood). Quoiqu’on pense d’un visuel ultra bariolé à la fausseté et à la superficialité affichées – même portés en étendard d’un nouveau genre visuel, excroissance directe des premiers films numériques Sin City et 300 – le film est bien plus que le succédané méprisable de sous cultures qu’y verront à coup sûr des critiques de mauvaise foi. Car à travers la double référence à la comédie familiale et au film sportif dans ce qu’ils ont de plus balisés les cinéastes se réservent le plat de résistance pour dépasser les anciennes recettes en les plongeant dans une forme inédite et survitaminée. L’enthousiasme général fonctionne si on ne reste pas bloqué par les apparences clinquantes (ça passe ou ça casse), jusqu’à atteindre une euphorie pop typique des 60’s dans les scènes d’affrontements, en voitures ou à mains nues, entre Satanas et Diabolo et la série de Batman, à la sauce cinévidéoludique bien relevée.

Comme toujours chez eux, l’intrigue cède parfois à quelques passages un peu trop bavards. Le gamin et son acolyte primate sont un peu trop présents (au point qu’on se demande par moments s’ils ne sont pas les vrais héros). Néanmoins l’histoire tient tout de même debout (plus que dans 90% des blockbusters actuels), autant sur une débauche d’effets visuels hallucinants que sur ses personnages, où le casting adéquat (de bons acteurs pour faire passer des choses simples, donc difficiles) et les monologues encouragements des parents charpentent le film comme dans nos premiers souvenirs de cinéma. Double mouvement de l’émerveillement formel à la limite de la rupture, et de l’assurance d’un récit solide assumant miraculeusement ses clichés en tous genres.
Les frangins ont cette fois réussi leur pari, celui de proposer un spectacle véritablement avant-gardiste et culotté, sans être aussi prétentieux que par le passé, donc curieusement digeste pour qui est passé par leurs références. On permettra aux autres (sans doute nombreux) d’être dépassés. A la poursuite d’un fantasme de divertissement entre tradition et modernité, à l’image de cette belle idée de voiture fantôme que Speed a en horizon bienveillant dans une entame magistrale, ils finissent par revenir aux fondamentaux du cinéma, en dépassant l’amusement pour déployer un festival de lumières en mouvements, jusqu’à l’abstraction cinétique la plus grisante. Après ça on veut bien rigoler avec un chimpanzé farceur.
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Tags: 2000-2009, Andy Wachowski, Christina Ricci, Emile Hirsch, Larry Wachowski, Susan Sarandon, USA
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