There Will Be Blood

Rarement un film avait été si vite vendu comme un chef-d’œuvre, et ce avant même sa sortie. Curieux stratagème marketing ou sincère sentiment de spectateur comblé ? Chef d’une œuvre jusque-là inégale et très influencée, ce There will be blood en a au moins le ramage. Du sang il y en aura, un peu, et des apparences trompeuses, aussi.
Ce « grand film américain », cette claque annoncée, commence pourtant plutôt bien, par un quart d’heure muet d’une indéniable force. La simplicité des plus grandes œuvres semble au rendez-vous. Puis vint la parole, et avec elle son cortège de litanies religieuses et capitalistes. Jusque-là tout va bien, si l’on peut dire, jusqu’à l’embrasement du gisement le film tient la barre assez haute pour confirmer les élogieuses rumeurs. Et ce malgré une solennité un peu pesante et une musique discordante à la limite de la pose.

Puis, comme vampirisé par un interprète principal enfiévré, le récit stagne, prend des chemins de traverse peu passionnants, en allongeant les scènes sans argument autre que la caractérisation de ce madman. Tant que l’intrigue présente le contexte, avançant ses pions, le tout se suit avec intérêt. Dès qu’on ne cerne plus l’évolution de Plainview qu’à travers ses problèmes familiaux et sa misanthropie, le surplace du grand récit américain, de cette fresque de la conquête du pétrole, lui est fatal. Chaque scène devient un numéro où la star est tantôt (souvent) un Day-Lewis impressionnant mais pas assez « cadré », emportant le film, tantôt une musique trop présente et maladroite dans le contrepoint. Ou du grotesque assumé, sans doute les parties les plus réussies, car aucun personnage n’attirant l’empathie, il faut bien que la tension se relâche de temps en temps, d’une manière étrange et ambiguë. Le film semble davantage mu par le jeu hanté de l’acteur que par les actes ou l’obsession de son personnage, une fièvre qui contraste avec une sorte de refus de toute articulation dramatique. L’impression que Day-Lewis parasite un film plus faible que lui, un film boiteux, peu incarné et engageant, culminant dans une séquence finale au grand-guignol invraisemblable.

There will be blood est un froid écrin où se démène un petit diable. L’architecture dramatique devient vite trop lâche pour que ce dernier fascine sur la durée. Devant une structure fondée seulement sur des confrontations, jamais une ligne narrative claire, une distance s’impose, l’émotion ne gagne jamais, alors qu’un tel sujet aurait mérité un traitement viscéral. Une belle enveloppe, derrière laquelle un réalisateur en quête de grandeur, de film de la maturité, semble paradoxalement absent (c’est la grande mode de ces films trop conscients de leur ambition tel le Zodiac de Fincher, là aussi en mode mineur). Paul Thomas Anderson a su choisir un beau sujet, s’entourer (c’est beau, c’est propre, c’est indéniable), mais, réalisateur caméléon trop influencé (Scorsese, Tati, Altman, aujourd’hui Kubrick et Leone) il peine à trouver sa personnalité de cinéaste, étape indispensable pour justifier la prétention et l’ambition ici à l’œuvre, et produire un vrai grand film, qui emporte le spectateur, qui a quelque chose à dire et pas seulement de grands sujets à agiter. There has been blood, mais on s’en fout un peu.
6/10
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