Thriller : a cruel picture

Thriller : a cruel picture, voilà un film qui respecte son titre à la lettre. Son aura est celle d’un film culte, encore renforcée par la référence tarantinienne dans Kill Bill par l’intermédiaire du personnage borgne d’Elle Driver. Sensation étrange que de découvrir un film de rape and revenge de nationalité suédoise, pays à première vue guère habitué à ce type de film underground. Mais nous n’avons ici pas affaire à une quelconque bisserie surestimée grâce à un contenu violent et sexué détonnant. Il s’agit d’un film à la mise en scène posée quelque part entre Bergman – dont le réalisateur a été l’assistant, notamment sur Persona – et l’ambiance 70’s déviante de I Spit on your grave.
Scène d’ouverture : lumière et couleurs d’automne, une petite fille court dans un bois, puis se jette dans les bras d’un vieil homme que l’on devine être son grand-père… jusqu’à ce que celui-ci crache le sang de son acte criminel et se révèle être un pédophile. Le ton est donné, le spectacle sera peu ordinaire et sans tabous.

Les héroïnes muettes provoquent toujours une fascination mêlée de crainte, car elles sont caractérisées par leurs actes, par définition violents dans ce genre de film, à l’instar de la Meiko Kaji de la série de la Femme Scorpion (Sasori). Mais contrairement au regard dur et noir de la japonaise, la jeune Madeleine interprétée par la splendide Christina Lindberg, possède une charmante douceur peut-être plus dérangeante puisqu’elle est encore celle de l’enfance. Une enfance gâchée, un passage à l’âge adulte forcé, fin de l’innocence symbolisée par un orange automnal dominant vêtements, décor et environnement.
La réalisation de Bo Arne Vibenius n’hésite pas à faire durer les plans, joue la parenté avec le maître suédois par les monologues de personnages le regard dans le vague face caméra, ou par des compositions fixes parfois très étudiées dans le placement des acteurs, pour ensuite nous bousculer par des effets de style très inconfortables. Vue subjective rampant dans les feuilles mortes ou menacée par un scalpel. Brusque zoom coupé dans son élan en un jump cut coup de poing nous présentant pour la première fois le visage marqué de l’héroïne martyrisée.

Le film est si noir et si… cruel, la jeune Madeleine, pauvre petite handicapée traumatisée, accumule tant de malheurs que ce Thriller semble un instant le pendant 70’s de Dancer in the dark. Sourde, muette, borgne, violée, kidnappé, droguée, battue, prostituée. Comme si ça ne suffisait pas, le film accumule les inserts pornographiques, que l’on pourrait imaginer imposés par des producteurs avides de racolage facile, mais qui jouent pleinement leur rôle dans le dégoût mécanique et la récurrences des sévices, alternant avec l’entraînement long et minutieux de la jeune fille fomentant sa vengeance. Quelque peu maladroit (notamment au niveau d’un montage hasardeux), mais sans concession.
La mise en images est si directe, sèche et désespérée qu’elle n’autorise pas le mélo et Thriller bascule dans une seconde partie vers l’odyssée vengeresse. Le spectateur se retrouve désarçonné et étonné, devant le chaud et le froid que souffle cette vendetta tant attendue. Les tueries se déroulent en ralenti intégral, passant du ridicule achevé façon crash test dummies pour fusil à canon scié, à des plans d’une beauté fascinante qui interrogent plus d’une fois notre place de jouisseur face à une violence finalement tout sauf salvatrice. Pour se conclure à la manière incongrue d’un western spaghetti, ancrant définitivement la jeune femme au bandeau et au long manteau noir dans la mythologie des héroïnes déterminées et implacables. Pur personnage de cinéma dont l’avenir impossible n’est plus en question.

Thriller : a cruel picture est un film de genre atypique qui déstabilisera plus d’un spectateur venu se repaître du rape and revenge balisé qu’il croyait pouvoir se mettre sous la dent. Ce type de film a parfois joué sur le malaise comme dans I Spit on your grave, mais s’y ajoute ici une approche clinique typiquement scandinave, en plus de nombreuses expérimentations encore surprenantes aujourd’hui. Malgré quelques scories pardonnables (abus de zooms, répétitivité des effets), la transgression des codes du genre donne tout son intérêt à cette oeuvre étrange et fascinante.
9/10
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