Donnie Darko

Donnie est un jeune garçon légèrement schyzophrène, en proie à des délires visuels, qui le conduisent à devenir paranoïaque et somnambule. Il est un petit peu le vilan petit canard de sa famille, bien sous tous rapports, unie, prônant l’ouverture et le dialogue en son sein. Mais il n’est pas rejeté. Il est juste différent. Une nuit, un réacteur d’avion tombe dans sa chambre, qui est, miraculeusement, vide de son propriétaire, victime d’une crise de somnambulisme.
Cette chute totalement iconoclaste est le point de départ du film car plus rien ne va se dérouler comme il se devrait. L’évènement devient une fissure dans l’espace spatio-temporel du cadre de la petite banlieue blanche de l’Est des Etats-Unis. On pourrait alors croire que le film va lorgner vers le genre de la science-fiction, le terme spatio-temporel renvoyant inévitablement à des retours vers le passé ou des horizons futuristes. Or, il n’en est rien. Le film continue de se dérouler dans un cadre réel. Le genre abordé devient donc le fantastique, le fantastique, rappelons-le, étant un moment où le réel est en danger, où il est contaminé par quelque chose non maitrisable, non explicable. Et le personnage de Donnie Darko est bien cette contamination. En cela, il est une erreur. Il est une erreur car il se rend compte que sa place n’est plus dans le monde des vivants mais bien dans celui des morts. Et pourtant il est toujours là, en vie ou en état de somnambulisme, à l’école ou endormi dans un terain de golf, prenant des repas en famille ou faisant des séances d’hypnose chez sa psychologue. Donnie Darko est une erreur parce qu’il révèle la mauvaise conscience de l’Amérique. Donnie Darko est une erreur et donc, il doit mourrir, inéluctablement, pour que tout le monde puisse retrouver sa petite vie tranquille de banlieusard que le héros aura eu la malchance, ou la clairvoyance, de bousculer.

En effet, sa seule présence, ses interventions aussi bien physiques qu’orales vont permettre à toute la petite galaxie des ses proches (parents, amis, professeurs, camarades du lycée) de se montrer sous leur vrai visage, visage bien plus sombre que ce que les traits lisses de leur visage laissent augurer. Racisme, pédophilie, hypocrisie, propagande moralisatrice, jalousie, meurtre, échec du système scolaire, les Etats-Unis passent à la moulinette, et vont ressortir terriblement affaiblis de la caméra virtuose de Richard Kelly, jeune réalisateur sur qui il va falloir indéniablement compter. Le film, fantastique, développe alors tout un tas de métastases cinématographiques, de tumeurs de genre meurtrières. Teen movie désabusé, pamphlet, critique sociale, le film ose la réunification des genres pour parvenir à quelque chose de rare : un film riche, dense, aux multiples pistes de réflexion.
La mise en plastique de cette richesse tient de l’élégance. Avec sa musique mélancolique et mélodique, ses mouvements de caméra volages et fluides, son cadrage réflechi où Donnie est la plupart du temps exclu de ce qui l’entoure ( ceci est remarquablement exploité dans les scènes avec la psychologue), Richard Kelly envoute et conduit sa forme vers les dimensions fantasmagoriques que la narration stipulle. Jake Gyllenhaal, dont la composition quasi-christique offre au film une dimension symbolique évidente, tient le rôle titre avec brio. Les autres acteurs, généralement des seconds rôles sous-exploités dans la cinématographie américaine, sont au diapason.
Ce Donnie Darko apparait alors comme un véritable coup de génie, proposant un discours aux multiples ramifiactions. Mais ce Donnie Darko peut être perçu comme plus grand. Il est un film à l’image de son héros : il fait réveiller quelque chose au spectateur. Loin d’être mauvaise, cette chose est plutôt salvatrice : il s’agit d’une vision de cinéma.
Teub
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