Triangle

 

Le projet Triangle avait tout de la fausse bonne idée. Réunir trois des plus grands réalisateurs de Hong-Kong sur un même film en forme de cadavre exquis pouvait laisser craindre la vaine compétition et un résultat fatalement bancal. Au final Triangle s’avère être un joyeux bordel qui étrangement ne souffre pas de la concurrence de ses parties pourtant clairement identifiables.

Au lieu de livrer un inutile best of de leurs gimmicks, les trois cinéastes se prennent au jeu sans essayer de se tirer dans les pattes.

 

L’histoire est celle d’un groupe de trois pieds nickelés se lançant dans une chasse au trésor au cœur de Hong-Kong. Peut-être farfelu et hautement improbable mais idéal pour exploiter les trois points de vue.

Tsui Hark ouvre le bal avec un récit qui part en trombes dans toutes les directions. Comme à son habitude la narration est volontairement éclatée et chaotique, chercher à tout comprendre ne servirait à rien. Le domaine des possibles se révèle alors plutôt large. Pas une mauvaise idée que de le laisser commencer, d’autant que l’incontestable maître de la fratrie arrive même à nous gratifier en simultané d’une histoire complète avec son casse-climax, et de quelques brèves scènes d’action percutantes. Ringo Lam prend le relais et ressert l’intrigue sur le drame humain. Le rythme se calme soudainement et laisse les confrontations s’installer et les acteurs faire leur numéro. Le sérieux de l’affaire d’adultère est néanmoins désamorcé par petites touches comiques, voire oniriques quand le surnaturel de la tunique émerge dans des scènes étranges comme celle du portable. Enfin, Johnnie To dilate la conclusion dans son abstraction toute personnelle, en amplifiant encore plus le comique de situation. Du garagiste sous amphèts au flic à vélo il multiplie les personnages, les quiproquos parfois un peu bêtas mais efficaces, et les idées de mise en scène en s’appuyant sur les décors.

 

Les changements de ton sont le grand plaisir d’un film foutraque, assumé comme tel, constamment divertissant, comme aux plus grandes heures des années 90, le concept en plus, ajoutant un aspect patchwork visuel et atmosphérique à l’ensemble. Point commun aux trois cinéastes : l’incroyable maîtrise de l’espace. Chacun à sa manière offre des scènes réjouissantes comme on en n’avait pas vu depuis longtemps dans le cinéma de l’ex colonie britannique. Si leur somme ne sera pas forcément inoubliable (le fond de l’histoire n’est pas maîtrisé mais on s’en fout un peu, et eux aussi), Triangle trouve sa force dans sa légèreté, à la fois sur l’écriture et la maîtrise tranquille de la mise en scène.

Contrairement aux stériles films à sketchs, cet exercice original démontre une fois de plus la virtuosité avant tout formelle d’un cinéma qui avait tendance à s’essouffler ses dernières années.

8/10

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