La Graine et le mulet

« La Graine et le mulet » est incontestablement un beau film sur la famille. Pas si loin d’un « Festen » finalement (en moins sec et violent) cette intrigue où le groupe apparemment uni, soudé, aimant, va laisser place petit à petit aux failles individuelles, ainsi qu’à la volonté de certains pour recoller les morceaux, s’entraider, quelle que soit la génération.
Un mouvement de va-et-vient entre drame et comédie qu’Abdellatif Kechiche manie à merveille tout le long de ces 2h30 qu’on ne voit pas passer.

Parce qu’il faut dire que le « pitch », un vieil immigré licencié souhaite ouvrir un bateau restaurant pour servir un couscous au poisson (yeeeeaaahhh !), pouvait laisser craindre un pesant réalisme misérabiliste. Rien de tout ça dans ce film, juste une radiographie précise d’une famille, gérant admirablement bien la durée, sans pour autant transformer le film en fresque. Le temps du récit ne dépasse pas quelques semaines et le réalisateur joue avant tout sur une durée interne aux scènes, parfois jusqu’à la rupture, et sur des ellipses souvent audacieuses (le licenciement).
Par une mise en scène à l’épaule, en très gros plans (parfois un peu abusifs, pendant le repas on se demande si on ne va pas finir dans la bouche d’un des convives), et surtout grâce à une formidable direction d’acteurs, Kechiche touche juste dans cette proximité. Celle-ci est d’abord un peu gênante, mais devient vite naturelle, et selon la scène, ou le personnage, tantôt confortable, drôle ou déchirante. La scène du repas, comme les nombreuses « tirades » du film, est caractéristique. Impossible de déterminer après-coup si elle a duré 5 minutes ou une demi-heure. Les protagonistes existent, malgré les clichés, inévitables, qu’ils font leurs (la méchante administration, les commerçants concurrents, les ragots, contre le gentil Slimane mutique, tout passe).

La prégnance des hommes sur toute autre construction dramatique donne à ce film une force humaniste rare et simple. Le récit avance avant tout par la parole (un peu à la manière d’une série comme « The Wire », toutes proportions gardées), par à-coups, confrontations, alliances, disputes, communions, sans exposer chaque scène clé attendue.
Sa plus grosse faiblesse apparaît quand il revient vers une structure cinématographique plus classique. La relation entre le vieil homme et sa belle-fille est très joliment développée (et les deux acteurs sont épatants), mais le suspense final est bien trop étiré, dépassant cette fois largement le point de rupture, et annihile par conséquent toute apogée émotionnelle, alors que le climax en montage parallèle promettait quelque chose de plus fort.
Kechiche se montre plus à l’aise sur l’observation que sur la dramaturgie, ce qui empêche « La Graine et le mulet » d’être la totale réussite louée un peu partout. Il reste malgré tout à voir, même pour les plus récalcitrants au réalisme et au cinéma français. Ce qui n’est pas un mince exploit.
7,5/10
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