My Blueberry Nights

Les échos très modérés de Cannes ne pouvaient préparer au choc d’un tel ratage. Wong Kar Waï fait son film américain en ressassant tous ses gimmicks pour le pire des résultats.
My Blueberry Nights est un road movie immobile. WKW est resté bloqué dans son univers hongkongais, ses lieux de prédilection, intérieurs, bars, échoppes, dinners. Il adapte paresseusement son cinéma aux Etats-Unis : intrigue sentimentale fleur bleue, anecdotes farfelues, obsession de la nourriture, voix off gentiment naïve (voire bien cul cul ici)… Son nouveau décor ne lui apporte absolument rien, on sent même qu’il est pressé d’en finir avec les quelques rares plans arrachés au bitume, à force d’accélérés et de montage syncopé. Le thème Yumeji remixé à l’harmonica vient confirmer la donne : le cinéaste radote son style et paradoxalement l’amplifie maladroitement. Il ne s’est toujours pas remis de In The Mood For Love, dont 2046 était la douloureuse extension, une belle fresque mélancolique mais illusoire cocon pour le cinéaste…
L’effet bigger than life aurait-il affecté le cinéaste tant adoré de Chungking Express ? On pense beaucoup à ce chef-d’oeuvre, qu’une majorité du public - les nouveaux fans d’ITMFL - ne connaissent pas, en version sirupeuse et limite vomitive, à l’image d’un générique hideux en macro sur des grosses tartes américaines dégoulinantes. Le cinéaste hongkongais porté aux nues pour un film (alors que sa période pré-ITMFL est largement plus intéressante), est arrivé au stade fatidique où il a pleinement conscience de ses marques de fabrique, en jouant plus que de raison. La spontanéité, la fraîcheur, l’inventivité, semblant à jamais disparues. Diminué de 20 minutes depuis Cannes (ouf !) (ce qui démontre un rapport plutôt équivoque avec la critique) le film fait l’effet ultimement désagréable d’une imitation par un mauvais copieur, multipliant les ralentis jusqu’à l’écoeurement. Khondji singe Doyle, en y ajoutant des couleurs criardes.
La nouvelle muse est une gamine un peu cruche qui ne convainc pas, d’autant que la chanteuse Norah Jones a toutes les peines du monde à s’imposer et à rivaliser avec ses prestigieux partenaires (d’ailleurs en mode démonstration poseuse chez le director hype). L’indispensable alchimie avec Jude Law est absente. On les écoute alors seriner des dialogues métaphoriques, leurs leçons de vie de journal intime de collégienne, sans y croire une seule seconde. L’ennui laisse vite place à l’agacement devant le parcours et les rencontres de Lizzie, de drame de comptoir rasoir en bluff de flambeuse tête à claques. Cruel constat : l’émotion, esthétique ou sentimentale, ne passe plus, devant ces figures et tics visuels à la limite de la parodie, alors qu’on l’a connu si fin et délicat dans l’autopsie du sentiment amoureux.
My Blueberry Nights marque une triste tournure dans la carrière du cinéaste, qui fait l’effet d’une subite régression et qu’on espère n’être qu’un accident de parcours. WKW a toujours eu un cinéma maniéré, en constant équilibre entre brillant formalisme et sentimentalisme exacerbé. Forcer le trait, surdoser les ingrédients, et tout s’écroule lamentablement. Le danger étant qu’à ce rythme-là il finisse par nous vacciner définitivement contre son cinéma. Pire encore, il m’a déjà dégoûté de mon dessert préféré.
Film tarte. Mais mauvaise tarte.
3/10
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