La Vengeance dans la peau
Ce n’est pas une surprise, le troisième volet des aventures identitaires de Jason Bourne vient réveiller cette morne saison des blockbusters et enterrer les poussiéreux James Bond et John McLane, malgré un joli reset (sous influence…) pour l’un et une - vaine – tentative de modernisation pour l’autre.
La mise en scène de Greengrass, sous la classique influence du reportage caméra à l’épaule, parvient une fois de plus à transcender ses origines documentaires pour coller au plus près de son personnage, au plus près de l’acteur. Montrer et faire ressentir l’urgence, l’action, avant de penser au beau. Dans ce sens, le style de Greengrass s’accorde paradoxalement bien mieux aux haletantes courses d’un héros solitaire constamment en mouvement qu’aux fictions documentaires de groupes que sont Bloody Sunday et Vol 93. Malgré l’incontestable réussite de ces derniers, la réalisation reste dans un cliché de captation réaliste enregistrant un chaos où le spectateur cherche constamment un repère, une prise. Sans compter que ce système collectif nuit à l’identification. Bourne est le vecteur dont le cinéaste avait besoin pour canaliser cette énergie et l’utiliser de manière optimale. On obtient ainsi une curieuse et furieuse fusion entre une vitalité brute du réel et les genres très codifiés de l’espionnage et de l’action movie. On peut même parler de sang neuf tant les limites du cadre et du montage sont repoussés tout en étant parfaitement maîtrisés.
La vengeance dans la peau est une fois de plus un film de réminiscences, pas seulement par les flashbacks de la mémoire défaillante de notre pauvre agent (toujours un peu barbants et esthétiquement clichés), mais par le rappel quasi-constant des deux films précédents. L’intensité du deuxième se conjugue à des rémanences de la love story du premier avec Nikky, puis bien sûr la synthèse des évènements du passé se fait plus claire, tout ça dans une atmosphère en demi-teinte, plus triste que mélancolique, qui ne laisse pas de temps aux séquences plus calmes, et humaines, qui parsemaient les 2 premiers opus.
Le film est un prolongement de La Mort dans la peau comme en témoigne l’astucieux et inhabituel raccord avec ce dernier (SPOILER le studio y avait à l’évidence imposé un épilogue moins déprimant que la rencontre en Russie. Paul Greengrass reprend ici les rênes et avec culot place exactement la même séquence aux ¾ de ce 3ème épisode, le transformant en fait en une continuité flash-back de la course-poursuite du 2ème). Fin SPOILER
On pourrait se sentir du coup un peu floué puisque le scénario est concentré dans la révélation finale. Ce serait cependant passer à côté de l’intérêt de ces films : un personnage humain et des situations réalistes fortes en adrénaline. Qui se souvient parfaitement de la trame de La Mort dans la peau ? C’est dans la définition même du genre espionnage que de brouiller les pistes avec force bavardages, ce que les Bourne transcendent grâce à des personnages réussis, des évènements percutants et des scènes d’action haletantes.
Ce troisième épisode érige en système le jeu du chat et de la souris : une intro, 3 actes, 3 lieux, 3 agents, et l’épilogue explicatif. Une construction qui a le mérite d’offrir beaucoup de moments forts, mais qui met encore plus en évidence les ficelles en les répétant à intervalles réguliers (mêmes dialogues, mêmes coups de fils, mêmes préparations, déplacements incessants, etc…). Heureusement Greengrass a l’intelligence de varier suffisamment les scènes d’action pour que l’on ne s’ennuie pas une seconde, de la maligne scène de Waterloo Station aux cavalcades sur les toits de Tanger, jusqu’au stock-cars final.
Le revers est un déséquilibre narratif qui joue contre l’implication émotionnelle du spectateur dans cette conclusion pourtant tant attendue (d’autant plus que Bourne n’a jamais été aussi « machine invincible »). Au moins le spectacle est-il assuré, et rondement mené, mais l’on peut préférer un 2ème épisode plus équilibré, au dénouement plus touchant. Même l’excellent John Powell recycle ses thèmes, ce qui n’aide pas à faire de cette conclusion un épisode à part entière.

La saga Bourne montre un peu ses limites avec ce feu d’artifices final manquant légèrement de substance. On ne peut pas faire la fine bouche comparé au reste de la production du même genre, et devant une telle démonstration de virtuosité technique qui laisse plus d’une fois le spectateur sur les rotules.
Néanmoins la quête identitaire étant bel et bien bouclée on a du mal à imaginer la franchise continuer plus avant sans risquer une sortie de route qui serait, cette fois, fatale.
8/10
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