Nagisa Oshima : la trilogie de la jeunesse

UNE VILLE D’AMOUR ET D’ESPOIR (1959)
« Une Ville d’amour et d’espoir » est le premier film de Nagisa Oshima et l’on sent déjà une maîtrise technique certaine. Usage classique et sans faute d’un très beau cinémascope pour un sujet social engagé qui porte déjà sa marque bien personnelle.
L’histoire décrit la difficile vie d’un jeune garçon qui pour survivre doit devenir délinquant, vendant à répétitions les mêmes pigeons qui retournent à chaque fois chez lui. La description de la pauvreté est touchante sans verser dans le mélodrame. Le seul petit hic de nos jours c’est cette focalisation sur cette faute, cette escroquerie aux pigeons qui nous paraît aujourd’hui un peu désuète. Heureusement, la courte durée du film joue en sa faveur et permet d’aller à l’essentiel.

La délinquance est une fatalité semble nous dire Nagisa Oshima, dans un tel monde où la solidarité atteint vite ses limites. Il nous propose avec cette première œuvre un regard pessimiste mais déjà bien affirmé sur ses contemporains.
Le titre nous apparaît alors sacrément ironique, la fin ne sacrifiant, comme attendu, à aucune concession vis-à-vis du public, et des personnages.
7/10

CONTES CRUELS DE LA JEUNESSE (1960)
« Contes cruels de la jeunesse » est une étape importante dans la nouvelle vague japonaise. S’inspirant du mouvement français lancé quelques années auparavant, et surtout des expérimentations d’ »A bout de souffle », sans pour autant aller aussi loin dans l’avant-garde formelle, Nagisa Oshima livre un pamphlet contre la société japonaise de l’époque.
Ses héros, jeune couple libéré, vivent à l’instinct contre le carcan social. Le garçon est instable, la fille fuit sa famille, et tout deux vont choisir la voie de la délinquance comme si elle était naturelle, inévitable, en escroquant de vieux riches amateurs de chair fraîche. Ce n’est pas une conscience politique qui est à l’oeuvre (elle ne concerne d’ailleurs qu’un personnage très secondaire), mais un élan, une énergie différente du conformisme ambiant, presque sans volonté, sans conscience de la gravité de leurs actes.
L’énergie de cette jeunesse, qui devrait passer par cette réalisation par moment à l’épaule, en extérieur, à l’arraché, est paradoxalement absente du métrage à quelques séquences près (celles à moto, notamment). Les expérimentations formelles ne sont que fulgurances dans un récit qui traîne sévèrement la patte. Le résultat semble, encore plus aujourd’hui, assez disparate, entre réussites audacieuses (les longs travellings de « la scène des troncs flottants ») et compositions trop pensées et pesamment exécutées (des tremblements exagérés, le dernier plan). On sent qu’Oshima cherche un style. La photographie est en revanche admirable, les couleurs saturées des vêtements du couple tranchant avec l’environnement généralement sombre ou terne. Enfin, on ne peut que remarquer que les deux jeunes acteurs sont loin d’être à la hauteur. Là où l’énergie et le désenchantement passent, l’interprétation pêche sévèrement, surtout en comparant avec des seconds rôles bien mieux tenus.
Le propos est très ancré dans son époque et donc sans pouvoir affirmer que le film a vieilli, on peut trouver cette délinquance « légère », alors que nos informations nous relatent des actes de plus en plus barbares par des jeunes de plus en plus précoces. Le film est formellement inégal mais on peut comprendre qu’il fût un pavé dans la mare de la société japonaise du début des années 60.
6,5/10

L’ENTERREMENT DU SOLEIL (1960)
« L’Enterrement du soleil » représente un bel aboutissement dans ce que l’on appelle la trilogie de la jeunesse. On y retrouve la rigueur d’ »Une Ville d’amour et d’espoir » et les figures esthétiques, totalement maîtrisées cette fois, des « Contes cruels de la jeunesse », tout en proposant un prolongement de la thématique de la délinquance chère au réalisateur.
Après la découverte des trois films dans l’ordre chronologique de leur réalisation, il est très intéressant de voir l’évolution qui mène à ce film à la fois très beau et totalement désespéré. Cette fois, nous sommes constamment dans les bas-fonds, avec des personnages résignés qui ont pleinement conscience de leur sort mais tente de survivre avec ce funeste destin. Après l’escroquerie aux pigeons et le racket de bourgeois, on passe directement aux viols et aux meurtres. Dès le générique le ton est donné, dans la très belle lumière grise/orangée du soleil couchant, les rabatteurs cherchent les malheureuses âmes à qui ils vont pomper le sang. Plus tard ce sera l’identité même de ces pauvres hères qui leur sera rachetée.
La symbolique du film est forte et claire. Le Japon est ce soleil qu’on enterre, astre que l’on verra à plusieurs reprises seulement au couchant, la photographie effectuant un magnifique travail sur les lumières rasantes emplissant les bidonvilles. Les personnages principaux sont vêtus de rouge, et la tonalité de leurs vêtements se modifie selon leur comportement (le garçon plus « tendre » ayant un tee-shirt orange). « L’Enterrement du soleil » est presque un film de vampires, par le sang collecté bien sûr, mais aussi par cette proximité de la mort et par la froideur des protagonistes, notamment de la belle Hana, froideur qui ne se dérobe que pour une belle intrigue amoureuse. Une romance aussi tragique que fulgurante, la séquence sur les toits étant d’une beauté presque lyrique assez éblouissante.
La mise en scène d’Oshima reste au service des personnages, la caméra est incroyablement mobile, notamment lors de discrets plans-séquences en intérieur. Ces mouvements panoramiques rapides, ainsi que d’autres plus amples en extérieur, donnent un bon rythme à un film presque choral, où chaque personnage a plus d’importance que l’intrigue générale. Les cordes hispaniques de la musique appuient joliment la mélancolie ambiante.
Oshima réalise avec « l’Enterrement du soleil » un « Dodes’kaden » réaliste, une plongée pessimiste et fascinante dans un monde au déclin inexorable, malgré un plan final en demi-teinte à la tonalité chaplinesque.
8,5/10
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