Dogora

Dogora est un film ovni à plus d’un titre, un voyage hypnotique, singulier au sein du paysage cinématographique hexagonal. Porter à l’écran un tel projet nécessite un réel culot, ainsi qu’une place particulière dans le cinéma. Patrice Leconte a une longue et inégale carrière derrière lui, jalonnée de succès publics, mais aussi artistiques. Il a donc les coudées franches pour faire tout ce que bon lui semble, mais il reste surprenant de le retrouver à la tête d’une telle entreprise. Difficile d’imaginer plus grand écart qu’entre Dogora et les Bronzés 3 !
Leconte l’éclectique a voulu fusionner deux rencontres : celle avec la musique symphonique d’Etienne Perruchon, et celle avec un pays : le Cambodge.

Dès les premières images, on ne peut s’empêcher de penser à la trilogie Qatsi et à Baraka. Mais Dogora arrive cependant à se démarquer de ces prestigieuses références. Patrice Leconte avoue avoir apprécié les films de Godfrey Reggio lorsqu’il les a découverts à leur sortie. Mais si ces derniers sont des symphonies visuelles très virtuoses, plus expérimentales dans le montage et l’usage de la musique, Dogora est davantage orienté vers l’humain.
L’absence totale de mots semble empêcher tout message forcé; l’image est témoignage, et le montage sait doser correctement son impact. Le film a ainsi à la fois la brutalité du constat, et la sincérité d’un regard à nu imposée par son identité même. Il y a bien sûr manipulation des images, à travers la part artistique, l’inspiration musicale des belles compositions d’Etienne Perruchon. Mais cette marge créative ne saurait mentir sur l’intégrité du film, loin d’être seulement un bel objet de cinéma. Elle est au contraire un révélateur, elle unifie et fait résonner sens et sensations.

L’effort des pousse-pousse, le désarroi des couturières, le rituel de la sieste, les décharges parcourues par les enfants, la densité de population et ces innombrables deux-roues plus chargés que des monospaces, les regards tantôt perdus, tantôt rieurs, ou déterminés, tout est capté dans la plus grande sobriété, contrastant et fusionnant à la fois avec la musique et les churs d’enfants. Ces tableaux successifs, entrecoupés de rares plans d’ensembles, comme autant de chapitres, forment une mosaïque fascinante.
Leconte évite brillamment le piège de la carte postale, et fait preuve d’un instinct de capteur d’images et d’émotions brutes qu’on ne lui connaissait guère jusque-là. Ni reportage, ni fiction, Dogora se situe dans un entre-deux, sur un rivage trop peu abordé au cinéma, voire même abandonné, et qui est pourtant son essence même, débarrassée des aspérités de la littérature et du théâtre.

Quiconque a mis les pieds en Asie du Sud-Est ne pourra être que familier de ces différentes scènes de la vie quotidienne, et étonné par la justesse du regard du cinéaste. Mais pour tous, c’est une universalité incontestable qui transparaît, à travers cette narration imagée, un portrait vivant émerge, et parle directement aux sens et au coeur.
7,5/10
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