Veronica Mars [série TV]

Depuis maintenant une bonne dizaine d’années, la télévision américaine joint la productivité à la qualité dans des shows de plus en plus inspirés, variés et parfois audacieux, laissant souvent le cinéma loin derrière en terme de créativité. Un âge d’or du petit écran face à la crise du géant hollywoodien sous perfusion de remakes et autres adaptations en tous genres (livre ou parc d’attraction, même combat). Et il y en a pour tous les goûts, du policier hard boiled (The Shield) au thriller chronométré, de la chronique politique (The West Wing) à la satire télévisuelle (Studio 60), des super-Heroes aux supers-paumés de Lost, la liste est trop longue à énumérer. Mais il manquait toutefois un genre classique de la série TV, un peu à l’étroit dans les clichés et les bons sentiments : le show pour ados, celui par lequel tout jeune digne de ce nom est passé, tout en le reniant un peu (beaucoup) par la suite, de Sauvé par le gong aux Années Collège en passant par Beverly Hills ou Dawson.
Le « teen show » allait aussi connaître un ravalement de façade et plus encore, à l’automne 2004, grâce au minois faussement angélique de Veronica Mars.
Un lycée fortuné de la côte Ouest des Etats-Unis. Des élèves au physique irréprochable et leurs histoires de cœur. Tout cela paraît bien commun et limite rasoir. Un programme peu alléchant. Mais si l’on rajoute : une héroïne cynique, paria mais ingénieuse, fille d’un ancien shérif devenu détective, qui n’hésite pas à donner un coup de main à son paternel. Le meurtre sordide de sa meilleure amie. Un traumatisme lié à un viol. Et bien d’autres thèmes que l’on ne s’attend pas à rencontrer dans ce genre de show, mais qui forment la clé de voûte d’un divertissement pourtant tout sauf dépressif, vous obtenez le teen show le plus intelligent et le plus captivant que la télé ait connu.
D’un ton à la fois léger et grave, la série convoque habilement le mélange des genres, entre drame et comédie, policier et écriture parfois à la limite du sitcom. Elle a sa propre identité même si l’on sent un petit côté Daria ou Ghost World dans la marginalité et la malice du personnage de Veronica. La grande force du show de Rob Thomas est de mêler plusieurs couches narratives sans se limiter aux marivaudages de nos jeunes héros étudiants. Il présente même une complexité inédite par l’association d’une atmosphère de film noir, d’histoires d’amour contrariées, d’amitié, de famille, et les enquêtes en stand alone (épisodes isolés). L’intrigue principale se nourrit de toutes ces storylines et forme un tout d’une homogénéité à mille lieues des habituels récits répétitifs et improvisés de ce genre de spectacle adolescent.
Suite à son échec sur l’affaire Lilly Kane, le père de Veronica est encore plus rejeté qu’elle, et comme si cela ne suffisait pas, le fils Kane était le petit ami de notre héroïne, et la Lilly au cœur du drame sa meilleure amie. La communauté de Neptune est donc sous des dehors clinquants un milieu assez hostile, où les talents de notre rusée enquêtrice seront largement sollicités puisque entre affaires lycéennes et le mystère Lilly Kane, il va falloir laver l’honneur de la famille. Des flashbacks sont utilisés pour faire vivre cette période douce et naïve et l’évènement tragique en lui-même, n’hésitant pas sur le glauque et le sang (sans exagération bien sûr), avec une photographie crépusculaire qui se démarque des couleurs vives du présent. On y découvre une Veronica Mars bien différente, fillette rose bonbon à l’opposé du personnage distancé, réfléchi et un peu désabusé qu’elle est devenue. Cette densité narrative, ainsi que des histoires à la gravité assumée loin du seul batifolage, sont pour beaucoup dans le succès de la série qui n’est pas qu’un simple 21 Jump Street.
Visuellement, rien à voir avec les soaps pour ados, la réalisation, ingénieuse et dynamique, donne même par moments une ambiance presque mélancolique, contrastant avec le décor ensoleillé de cette Californie colorée (la lumière des flash-backs, les accélérés « à la Wong Kar-Waï » autour du personnage traduisent cette sensation). La photographie est aussi très soignée, et malgré quelques effets un peu trop voyants (les transitions pour les flashbacks), techniquement, la série sait se montrer inventive et se mettre au diapason de concurrents plus adultes (et plus coûteux) comme Nip Tuck ou Heroes. Une bande-originale très riche et de bon goût, des Dandy Warhols du générique (un « We used to be friends » riche de sens) aux Beatles, en passant par Santana, Louis Armstrong ou Air, achèvent d’élever le spectacle largement au-dessus de ce que l’on a l’habitude de voir.
Mais toutes ces qualités regroupées seraient presque accessoires sans l’ingrédient essentiel de la série, l’épice indispensable qui va relever le plat et faire accéder le show au rang d’incontournable. Et qui de mieux que Veronica elle-même, alias l’actrice Kristen Bell, tour à tour charmeuse, touchante, malicieuse, incroyablement charismatique. Une vraie révélation. Cette irrésistible petite tornade blonde incarne un personnage incroyablement bien écrit, attachant et perspicace, servant des monologues introspectifs ciselés à travers une belle utilisation de la voix off, procédé typique du film noir. Des épaules faussement frêles sur lesquelles repose le show, une vraie personnalité, un personnage et une comédienne comme on en voit peu.
Même si elle travaille la plupart du temps seule, elle forme avec son père (excellent Enrico Colantoni) un tendre duo de choc, et les répliques qui fusent aux bureaux de Mars Investigation sont de petits bijoux. Ses petits camarades paraissent forcément plus fades, mais ils sont censés représenter des adolescents clichés pour bien ménager les retournements de situation et sauront donc évoluer d’une façon bien plus complexe qu’il n’y paraît de prime abord.
Le scénariste et producteur Rob Thomas nous a concocté une recette imparable. Le spectateur devient vite accro à cette héroïne peu banale, au récit criminel, à l’humour fortement référencé et sarcastique, ainsi qu’à la richesse d’un background lycéen toujours plus ou moins relié au sujet principal, le meurtre de Lilly Kane. Si l’on rajoute à tout cela différents niveaux temporels, vous obtenez une série plus complexe qu’il n’y paraît, exigeante au point qu’il n’est pas recommandé de la prendre en cours.
Si la qualité est au rendez-vous dès le pilote, très dense, qui résume brillamment l’arc principal, la série met 5 ou 6 épisodes à atteindre son plein potentiel. Un vrai suspense s’installe alors, et il sera bien difficile de décrocher, d’autant qu’elle est suivie d’une seconde saison du même niveau, avant une troisième qui joue un peu trop les compromis d’audience en simplifiant les intrigues (suite à un passage sur une chaîne plus importante).
Les droits de diffusion française avaient été acquis par France 2 qui a sans doute manqué de courage devant l’originalité du show, les cédant à M6 qui le programme (enfin !) à partir du 19 février, tous les soirs de la semaine à 18h55. Il reste néanmoins un problème de taille, à savoir le doublage français. Rendra t-il justice au petit monde de Neptune High, sachant que les dialogues remplis à ras bord de sous-entendus et de références contribuent énormément au charme de la série ? Et l’interprétation de Kristen Bell en sortira-t-elle indemne ? Rien n’est moins sûr… Mais que cela ne vous empêche pas de succomber. Pas la peine de résister, que vous ayez 15 ou 30 ans, Veronica Mars va devenir votre nouvelle meilleure amie.
Teen show teinté de film noir, Veronica Mars est une pépite d’intelligence qui ne néglige pas pour autant les intrigues amoureuses, et se montre d’ailleurs on ne peut plus juste et touchant à ce sujet. Sa complexité risque de jouer contre elle dans un genre où les récits se répètent en boucle et où une formule doit être comprise aisément et rapidement. Si les enquêtes isolées demeurent très attractives, l’intrigue principale construite à la fois comme une enquête et une étude de caractère de cette héroïne hors du commun achève de nous convaincre de la valeur exceptionnelle de la série.
Mars attacks ! dès ce soir sur M6.
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