INLAND EMPIRE

Spectateurs qui ne jurent que par la raison, l’histoire, le conformisme, le confortable, fuyez ! Ce n’est pas nouveau chez Lynch, certes, mais le cinéaste enfonce le clou. Profond. Au risque d’agacer même ses fans les plus acharnés.
Car spectateurs allergiques au numérique quand il n’est pas dans les pattes de Michael « THE » Mann, fuyez aussi !
Ou mieux. Faites l’effort, maintenant que vous êtes avertis. L’expérience peut être rude, mais elle en vaut la peine.
Ceux qui restent (espérons pas seulement les aveuglés de la politique des auteurs) peuvent essayer de prendre leur pied. Et INLAND EMPIRE est tellement riche qu’il y a de quoi.
On le sait, difficile de mettre des mots sur l’œuvre de ce cinéaste. L’angle le plus judicieux semble être l’angle formel, d’autant qu’il est ici radicalement différent de ce que le cinéaste nous a habitué à voir. Car s’il nous perdait agréablement dans les méandres de ces récits, il le faisait toujours jusqu’ici très proprement. Il était même un expert de la belle image, de sa forme ouatée (Blue Velvet, Lost Highway, Mulholland Drive), classique (Elephant Man, Une Histoire vraie) à la plus granuleuse (Eraserhead paraît bien sage aujourd’hui). Mais la DV a une sale image. Délit de sale gueule. Encore plus semble-t-il depuis le Dogme danois (alors qu’un film comme Festen usait judicieusement de cette esthétique a priori ingrate).

INLAND EMPIRE. L’empire intérieur. Le programme est affiché, et ne se limite plus à une route mystérieuse et sinueuse. C’est un territoire, et sans aucun doute plus celui du cinéaste que de son héroïne.
Histoire de cinéma, de mariage menacé, de fils disparu, de tournevis, de prostituées, d’un monstre à tuer, à travers le portrait multi-façettes d’une actrice, comme autant d’émotions ou d’états psychologiques… le film est proprement impossible à cerner. Le nombre de visionnages n’y changera cette fois pas grand-chose. Lynch a finalement peu à raconter, il montre, monte, démonte, confronte, malaxe et triture les mêmes thèmes, armé de l’outil caméra. Le retour à l’origine de toute œuvre cinématographique donne un résultat brut et paradoxalement neuf, à la fois renouvelé et in progress. Un classique : quand les histoires sont épuisées, autant retourner aux bases du médium, pour en faire la matière même de l’oeuvre.
Donc on peut se limiter à parler de mise en scène, ce qu’il y a de plus concret et de plus excitant chez Lynch, car à la fois moyen et sujet.

La première partie façon soap opera dégénéré avec histoire d’amour en reflet écran/réalité est encore cohérente, dans le sens lynchien du terme. C’est confort. C’est ludique : ambiance et chausse-trappes narratives typiques du cinéaste, à quelques hommes-lapins près. Avec pour l’inédit déstabilisant un usage amusé de l’image disgracieuse de la DV. Le flou généré sur les plans d’ensemble, défaut technique du support, et la froideur de l’image, accentuée par des gros plans excessifs sur les visages, servent l’esthétique flottante du réalisateur. Cet entre-deux-mondes, ou ces niveaux de réalités oniriques, ne se perdent pas dans l’image numérique souvent qualifiée – à tort – d’hyperréalisme. Au contraire, c’est une voie nouvelle mais cohérente, mais qui en choquera plus d’un.
On peut faire de l’image travaillée en vidéo, Lynch semble vraiment s’amuser avec son nouveau jouet, au point de faire passer l’expérimentation des cadres, des échelles de plan ou des textures avant tout, détruisant l’homogénéité que l’on a l’habitude de trouver dans la photographie cinématographique. Il emmerde l’étalonnage, et d’une certaine façon il n’a pas tort. S’ouvrant un horizon quasi-illimité de possibilités. Le film fonctionne alors au niveau plastique entre attraction et répulsion, entre laideur et beautés inédites, entre richesse (variation de couloirs, plus flippants que jamais, lumières, flous et textures) et pauvreté (des dispositifs, le retour caméra sur la TV dans le champ, par exemple), de la même façon que fonctionne la narration de ce cauchemar éveillé, si l’on peut parler de narration.Le travail du son est aussi à souligner, omniprésent il joue beaucoup dans le côté hypnotique du film. Car aussi étonnant que cela puisse paraître, malgré ces 3h de chaos, on ne s’ennuie pas. On rit, on est enthousiasmé, souvent interloqué, amusé, parfois agacé, mais toujours en attente ou surpris. Un côté home movie d’artiste à l’œuvre, parfois filmé comme un happening.

Devant un tel maelstrom, impossible de crier honnêtement au chef-d’œuvre, à part sur le nom prestigieux, ni à la bouse infâme, sauf sous le coup d’une déception mal assumée (« je le suis plus, c’est sa faute l’enfoiré »). Lynch navigue plus que jamais en eaux troubles, prend des risques, échoue sur certains effets, tutoie le grotesque, se plonge dans la répétition de ses symboles et signes (qui se recoupent cette fois sans grand sens caché, ou si pauvre, et grossier), mais montre un enthousiasme créatif qui fait plaisir à voir, là où ses congénères sont pris dans une spirale d’échec semble t-il inéluctable, comme un Gilliam recyclant plus qu’il ne semble évoluer.
La deuxième partie, la plus longue, constitue le cauchemar de l’actrice, en un chaos mental mettant l’attention du spectateur à rude épreuve, où il est difficile de discerner le vrai du faux, où les séquences s’entrechoquent avec pour seuls repères quelques retours en arrière et toujours ce film dans le film. Trop peu pour créer un semblant de narration, le spectateur se laisse porter ou peut être plus irrité par ce segment, un peu comme la dernière partie mentale de Perfect Blue, le plaisir ludique de l’armature complexe du récit satoshikonesque en moins (d’ailleurs, le récent Paprika est un parfait pendant onirique au cauchemar de cet empire, structurellement maîtrisé car narrativement élaboré, rollercoaster de l’imaginaire maîtrisé face à ce chaos sensitif, intéressant Yin et Yang en quelque sorte).

On finit par attendre la fin en se laissant surprendre mais en abandonnant l’histoire, le film jouant alors quasi-uniquement sur les sensations, la représentation onirique, les affects, les parallèles, les échos, accroché à son héroïne. Une étonnante Laura Dern, souvent bluffante, notamment dans les monologues d’insanités face caméra, drôlement troublants.
La partie en Pologne est sans doute l’idée concrète la moins heureuse dans son rapport facile « actrices/putes même combat. » Le film dans le film finit par être contaminé SPOILERS la mort absurde et pathétique de l’actrice, que l’on verrait mal telle quelle dans une production hollywoodienne comme ce « …Blue Tomorrows », et cadre bien mal avec la bluette du début FIN SPOILERS.
Et au final, INLAND EMPIRE semble abandonner tout liant, même sa structure déborde, la boucle façon Lost Highway semble ici un peu forcée après tout ce show cauchemardesque. Les idées gouvernent, Lynch semble en avoir assez des transitions, du récit classique, pourtant si bien maîtrisé par le passé. Retour à l’expérimentation comme un retour à l’école pour un vieux maître à la carrière déjà bien fournie. Alors oui, c’est les montagnes russes, entre sublime et ridicule, grotesque et émotion, tics formels maladroits et inspirations inédites flamboyantes, soap débile, comédie musicale et survival, dont les spectateurs égarés ne sortiront pas indemnes, à moins de sortir prématurément.

Alors comment juger du degré de perfection d’un tel film ? S’il s’apprécie essentiellement par le ressenti du spectateur, le résultat est au pire intriguant, car une recherche est clairement et généreusement à l’œuvre, il faut savoir en tirer les bénéfices mais aussi reconnaître les défauts évidents et inévitables (qui ne seront pas les mêmes pour tout le monde). C’est une proposition, une épreuve, une confrontation. On ne sait pas où on va, on ne sait pas comment ça se termine, on ne connaît pas le sens général, mais le voyage vaut à coup sûr le coup d’œil. Lynch creuse ainsi radicalement le même sillon, tout en se réemparant de l’outil cinéma avec un enthousiasme foutraque mais communicatif.
Plus essai que manifeste, INLAND EMPIRE tient aussi son charme et sa fragilité dans cette maladresse assumée de la remise en question des acquis formels d’un cinéaste reconnu. L’expérience a donc des limites (on ferait bien son propre montage best-of) mais elle demeure la plupart du temps fascinante (parce qu’en procédant par étapes plus ou moins plaisantes, le voyage est d’autant plus intéressant). Maintenant, il reste à voir si David Lynch saura mettre à profit celle-ci pour rebondir sur un projet moins hermétique et enrichir sa palette, ou s’il continuera toujours plus loin dans l’abstraction au risque de perdre une grande partie de son public, et de se diriger de plus en plus vers le musée.
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