Borat

Un buzz énorme a accompagné Borat, à travers toute la promotion décalée de ces derniers mois, relayée par les grands de ce monde, le « seigneur de guerre » Georges W. Bush et le « grand président » Nazerbaev. Ce genre de publicité massive est souvent mauvais signe pour la juste appréciation d’un film. C’était à n’en pas douter sous-estimer la puissance comique kazakh.
A côté d’un OSS 117 (pour comparer les 2 meilleures comédies de l’année), qui privilégie une forme soignée, un décalage des codes et des gags peu abondants mais habilement dosés, Borat a tout de la kalachnikov humoristique. C’est simple, cela faisait longtemps qu’on n’avait pas ri d’un bout à l’autre d’une comédie, à s’en faire mal aux mâchoires d’hilarité et souvent de stupéfaction. Au moins les ¾ du film sont d’un humour dévastateur, les scènes « d’émotion » ou de transition s’arrangeant pour quand même déclencher au moins un sourire (s’il n’est pas resté figé sur votre visage à cause du dernier gag).

Les séquences s’enchaînent sur le principe de la caméra cachée et sont conçues pour que s’amoncelle une avalanche de gags, souvent plus énormes les uns que les autres, dans un crescendo ou le sens du timing de Sarah Baron Cohen excelle. Car c’est à une véritable performance d’acteur que l’on assiste pendant ces 90 minutes totalement déjantées, loin de la provocation facile d’un sinistre individu prétendu comique français, auquel on aurait tort de le comparer. L’acteur incarne tellement Borat que l’on se demanderai presque si ce n’est pas le symptôme d’une schizophrénie aigue. Car même s’il lit des cartons préparés en promo, il ne fait aucun doute que cette mise en avant du personnage est une idée toute bête mais cohérente car il s’agit d’un docu-fiction, et géniale pour entretenir une sorte de mystère autour de l’acteur et éviter ainsi les explications facultatives sur le sens du film.
On suit donc Borat aux Etats-Unis, dans un road-movie de New York à Los Angeles, qui n’est pas loin de la structure de l’émission de télé-réalité Simple Life (carte, caméra portée, les 2 ne sont pas du David Lean). Mais là où le show télévisé exploite l’image de deux blondes écervelées qui créent le décalage avec l’Amérique profonde avec pour seul constat leur bêtise, à elles, Baron Cohen laisse les américains se moquer inconsciemment d’eux-mêmes face à un personnage qui a tout d’un extra-terrestre pour eux, c’est-à-dire le plus souvent, d’un ennemi.

La réputation du film laissait présager un Fahrenheit 9/11 comique. Heureusement il n’en est rien et la charge n’est pas aussi lourdement tonitruante que celles de Michael Moore. Borat ne rencontre bien sûr pas que des demeurés ou des fachos. Pendant une bonne partie du film, surtout au début, ce sont juste des gens ordinaires complètement déstabilisés par cet énergumène, avec de temps en temps, une remarque plus que désobligeante. Cela ne fait qu’amplifier le contraste avec les séquences suivantes, révélant tantôt une bourgeoisie cul serré, tantôt un comportement de masse effrayant (la scène de l’hymne) ou une xénophobie qui s’affiche sans honte (en découle sans doute les répliques les plus hallucinantes de l’année, notamment avec le vieux cow-boy texan). L’acteur démontre alors un sens de l’improvisation impressionnant pour réagir dans le sens de son interlocuteur, sans dévoiler sa « couverture ».
Mais Sacha Baron Cohen n’en oublie pas pour autant de s’amuser et il ne nous asphyxie pas avec un interminable alignement de ce genre d’expériences. On a aussi droit à de la bonne bêtise kazakh, et il met en boîte son personnage d’une manière extrêmement réjouissante, les scènes de la maison du vieux couple juif et la bagarre dans l’hôtel sont de grands moments de n’importe quoi.
Les confrontations avec Borat sont ainsi si éloquentes qu’il n’a pas besoin d’énoncer un discours ou de faire explicitement une quelconque morale, pour nous expliquer par A+B de quoi il retourne (comme la voix off mitraillette et presque abrutissante de Bulldozer Moore).
Tout juste cédera t-il à un léger happy end. Sans doute une des leçons culturelles qu’il aura retenu de son séjour aux US and A. Pas la pire.
9/10
mis en ligne par 2501 le 20/11/06

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